Résultats de recherche
Rechercher sur ce site
29 résultats trouvés avec une recherche vide
- L'Apocalypse selon René Girard
Il y a 8 ans, le philosophe René Girard disparaissait, nous léguant l’une des œuvres les plus puissantes et les plus novatrices de l’anthropologie moderne. Grand homme de foi, Girard souhaitait avant tout que ses idées servent un objectif religieux. Il affirmait en effet que ses travaux avaient été écrit dans une perspective chrétienne, et plus particulièrement catholique. La théorie du désir mimétique, pour laquelle il restera célèbre, était indissociable de sa croyance dans le christianisme comme vraie foi, elle était également liée à une perspective radicale : celle dans laquelle la fin des temps annoncée dans le Nouveau Testament est à nos portes. La grande intuition de René Girard est la suivante, nos désirs proviennent moins de nos pulsions naturelles que d’une tendance à envier et à imiter les autres. Celle-ci nous pousse à rechercher tout ce que recherchent nos rivaux (c’est-à-dire tous les autres). Nous voulons ce que nous voulons parce que les autres le veulent. L’imitation est donc non seulement un processus social fondamental, mais également une source de violence qui, si elle n’est pas maîtrisée, pourrait détruire la société. Il s’agit, à certains égards, d’une vision ancienne. Le poète Hésiode, à l’aube de la littérature grecque, observait déjà que les conflits pouvaient nous amener à imiter et à surpasser les réalisations de nos voisins dans des cycles de compétition socialement bénéfiques – ou qu’ils pouvaient conduire à une rage et à une violence envieuse. Au XVIIIe siècle, les fondateurs de la pensée économique du laissez-faire affirmaient que ce qu'ils appelaient « l'émulation », c'est-à-dire copier le comportement de nos rivaux dans le but de surpasser leur succès, était la base de la croissance économique, mais aussi une source de conflits entre individus et nations. L’originalité de la pensée de Girard réside dans son argument selon lequel les sociétés gèrent les conséquences de la rivalité mimétique en choisissant des boucs émissaires, ou en excluant certains agents désignés comme responsables des malheurs de la communauté. Selon lui, la désignation de boucs émissaires est une fonction de la religion et prend la forme d'un sacrifice, de la destruction physique d'une victime accusée d’être coupable du désordre, rétablissant par sa mort la concorde et l’équilibre social. La création du bouc émissaire se révèle donc être le moyen collectif permettant à une communauté archaïque de survivre à la violence provoquée par le désir mimétique individuel de ses membres. Selon Girard, la mort et la résurrection du Christ avaient libéré l’humanité du cycle mimétique potentiellement destructeur que le bouc émissaire était censé contenir. Le message de l'Évangile était qu'un homme parfait, dénué de violence, s'était offert en un sacrifice final, censé marquer la fin du religieux archaïque et la réconciliation des hommes. Par sa mort, le Christ a aboli le besoin de boucs émissaires supplémentaires et dans sa vie, il a fourni un exemple à ses disciples – un exemple qui, contrairement à tous les objets d’imitation précédents, ne pouvait produire ni envie ni agression mais seulement amour et paix. Voilà pourquoi René Girard considérait le christianisme comme la fin de la « religion » au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire un système de règles et de procédures destinées à contenir la violence de la compétition mimétique et à maintenir l’ordre social à travers des rituels de sacrifice. Selon le philosophe, seul le Christ pouvait offrir une échappatoire à ces systèmes. Dans sa lecture de l’histoire, Girard observait que la sécularisation de l’Occident – le déclin du rôle politique de la religion et de la croyance religieuse – signifiait, dans un paradoxe apparent, que le message du Christ pouvait, pour la première fois, « devenir clair ». Pendant des siècles, nos sociétés ont existé sur la base d'un compromis généralement tacite et philosophiquement incohérent entre les valeurs préchrétiennes (de préservation de la société par des rituels de sacrifice) et le message du Christ, qui a montré que le sacrifice est désormais inutile et que le la fin du monde est proche. La laïcisation dissout ce compromis. Elle hâte l’apocalypse, et donc la seconde venue du Christ, en mettant fin aux rituels sociaux qui avaient limité la violence de la compétition : « il ne reste plus que la rivalité mimétique, et elle atteint les extrêmes ». Une société sans religion, sans rituel, sans contrainte ou limite, dans laquelle des individus atomisés rivalisent les uns avec les autres dans des spirales d’envie et d’hostilité qui ne cessent de s’aggraver, est la clairière dans laquelle le Christ réapparaîtra. Le philosophe est ainsi convaincu que « nous sommes entrés dans une période où l’anthropologie va devenir un outil plus pertinent que les sciences politiques. Nous allons devoir changer radicalement notre interprétation des évènements, cesser de penser en hommes des lumières, envisager enfin la radicalité de la violence, et avec elle constituer un tout autre type de rationalité. Les évènements l’exigent. » S’appuyant sur les textes apocalyptiques, et notamment les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), Girard observait que « les conflits des nations contre les nations iront de pair avec « des famines et des tremblements de terre », ce qui veut très clairement dire que les affrontements guerriers auront des conséquences cosmiques. Ce ne sera plus la peste thébaine, mais bien des catastrophes écologiques au niveau de l’univers entier. Voilà, soudainement justifié, l’effacement de toute distinction entre le naturel et l’artificiel. Comment peut-on encore refuser d’entendre ces textes? Ce qui me frappe, c’est paradoxalement l’adéquation croissante, non pas seulement de la guerre à son concept, mais du texte évangélique à l’époque où nous sommes entrés : l’époque de la stérilité croissante de la violence. Cette vérité va devenir, est devenue éclatante. Nous sommes peut-être à la fin du cercle historique qui suit la destruction du Temple, ces « temps de païens » qui devaient s’étirer jusqu’à la fin. Il faut penser à tout ceci comme à une chose qui est en train de se produire, très lentement, et dont ne pouvons que suggérer les formes. Mais cela va se préciser de plus en plus. » L’apocalypse est selon lui en train de se réaliser sous nos yeux mais elle ne doit pas être source de désespoir. L’apocalypse n’est pas la violence de Dieu comme le croient les fondamentalistes, c’est la montée aux extrêmes de la violence humaine. C’est ici que le christianisme a quelque chose de singulier à nous dire : renoncer à la violence, c’est sortir du cycle de la vengeance et des représailles. Les Evangiles prévoient avec leur prodigieuse intelligence des processus mimétiques, non seulement l’échec du christianisme mais les emballements paroxystiques de la violence humaine, une fois livrée à elle-même. Comme l’a prophétisé Saint Matthieu, « Par suite de l’iniquité croissante l’amour se refroidira chez le grand nombre », le déclin de la religion et de l’occident est aujourd’hui avéré mais ne doit pas être redouté car il aplanit le chemin du seigneur. Selon Girard, « L’Apocalypse n’annonce pas la fin du monde ; elle fonde une espérance. Qui voit tout à coup la réalité n’est pas dans le désespoir absolu de l’impensé moderne, mais retrouve un monde où les choses ont un sens. » * Toutes les citations sont tirées d’Achever Clausewitz, René Girard, Benoit Chantre, 2007.
- Volonté divine et conquête spatiale
Lorsqu'on demanda à l’alpiniste anglais Georges Mallory pourquoi il continuait à essayer de gravir l’Everest, celui-ci aurait répondu : « Parce que c'est là. » Cette soif de découverte, cet irrésistible appel de l’inconnu est une caractéristique propre à l’être humain. L’histoire des hommes peut ainsi être interprétée comme l’exploration inexorable de la planète, entrainée par un esprit prométhéen de connaissance, d’aventure et de conquête. La terre a aujourd’hui été explorée dans sa quasi-totalité, à l’exception de quelques zones très reculées et des fonds marins, elle a en outre été parfaitement cartographiée grâce aux progrès de la photographie par satellite depuis la fin des années 70. Un chapitre s’est donc clos dans l’histoire des hommes, la planète n’offre plus véritablement d’horizons inconnus : « Nous avons exploré toute la terre, essayé tous les régimes politiques et même réalisé toutes les formes des arts. C’est l’homme qui a fini le monde, et à moins d’être resté dans les cavernes, il ne pouvait en être autrement. Mais cela ne fait pas notre bonheur, parce que nous sommes avides d’exploration, de nouveauté. Savoir que le monde est fini n’est pas une simple information, mais une réalité bouleversante qui nous touche dans nos corps et nos âmes. » Pierre-Henri d’Argenson, la fin du monde et le dernier dieu. Cet insatiable désir de conquête ne pouvant plus se porter sur notre planète, les hommes lèvent à présent les yeux vers les espaces infinis du cosmos. La colonisation humaine d’autres planètes ne relève aujourd’hui plus de la science-fiction, elle est envisagée avec le plus grand sérieux par les acteurs projetant sa réalisation dans les décennies à venir. Etats, corporations et intérêts privés bénéficient de moyens de recherches croissants et réalisent des progrès spectaculaires sur le plan technologique (le plus représentatif étant Elon Musk et sa société SpaceX ). La conscience des menaces qui pèsent sur la planète, notamment le dérèglement climatique et la surpopulation, sont suffisamment inquiétantes pour que l’option de la colonisation interplanétaire soit prise en compte par les autorités scientifiques. Les agences spatiales gouvernementales et privées semblent également le penser et se sont tournées en conséquence vers la seule planète à notre portée : Mars. Bien que Mars ne soit pas la planète la plus proche de la Terre (un voyage Vénus-Terre serait plus court), c'est la seule planète de notre système solaire que les humains seraient éventuellement capables de coloniser. Cette planète aride, semblable à un désert, est cependant loin de fournir les conditions idéales pour l’implantation de colonies humaines. Son atmosphère est trop fine, l’air non respirable, la végétation ne peut pas s’y développer et l’eau liquide est absente de sa surface. Il y règne une température moyenne de -63 degrés, accompagnée de rayonnements solaires mortels et d’une gravité inférieure à celle de la terre. Une question légitime se pose alors à l’homme, pourquoi abandonner la planète terre, berceau de l’humanité ; verdoyante, fertile et luxuriante pour ce désert infernal qui recouvre la surface de Mars. Dans une perspective chrétienne, nous pouvons tirer des écritures quelques indices capables de nous éclairer. La Bible ne nous donne pas beaucoup de détails sur la question de la domination de l’espace par l’homme, mais nous pouvons examiner certains passages pertinents pour tenter de parvenir à une conclusion. Tout d’abord, nous savons que Dieu a ordonné à son peuple de dominer la terre : « croissez et multipliez, remplissez la terre et l’assujettissez ». Il y a donc un appel clair, de la part de Dieu, à conquérir et à peupler la terre entière. Cependant, il n’y aucune mention claire de l’exploration humaine de l’espace même si certains passages de la Bible peuvent nous laisser entendre qu’elle est contraire à la volonté divine : « Le ciel, même les cieux, appartiennent au Seigneur, mais il a donné la terre aux enfants des hommes » Psaume 115 Les Psaumes constituent néanmoins une littérature poétique et recourent aux symboles pour exprimer la vérité divine. Nulle part ailleurs, dans les écritures, le concept n’est évoqué sous un jour négatif, certains psaumes peuvent même nous persuader du contraire comme le psaume 8 « tu as donné à l’homme la domination sur les œuvres de ta main. » Dieu ayant créé le cosmos, rien n’empêche d’interpréter cet extrait comme la permission donnée à l’homme de conquérir l’univers. De plus, comme indiqué dans Genèse 1 : 14-15, l’étendue inclurait également le soleil, la lune et les étoiles, l’homme aurait donc reçu la domination de l’espace extra-atmosphérique. De la même manière qu’il existe une terre promise, y aurait-il une planète promise, prête à accueillir le peuple de Dieu dans la poursuite de son destin ? Pourquoi cette planète serait-elle hostile ? Est-ce un défi lancé à l’humanité ? Il existe un tiraillement entre l’élan prométhéen des hommes, leur désir de se surpasser et l’impératif d’humilité face à Dieu, exprimé clairement dans les écritures. La conquête spatiale est -elle un acte d’orgueil, au même titre que la construction de la tour de Babel ? Le devenir de l’homme est-il de se projeter dans un environnement où la vie est absente ? Si l’homme est par nature un être de mouvement, comme la nature et le cosmos, il parait inéluctable que cet élan vital le mène un jour vers d’autres mondes. Les chercheurs estiment que les problèmes posés par les conditions de vie sur Mars sont surmontables. La NASA a en effet confirmé, après 40 ans de preuves accumulées lors de diverses missions robotiques, qu’il existe de l’eau sur Mars, principalement sous forme solide et sous la surface de la planète. Les missions actuelles étudient la manière dont cette eau pourrait être extraite et utilisée. Différentes pistes de recherche sont également à l’œuvre afin de mettre au point une technologie capable de produire de l’oxygène à partir des ressources limitées de la planète. Des travaux sont également menés sur le développement des colonies spatiales, conception des habitats, alimentation énergétique, construction de serres gonflables destinées à cultiver la nourriture…Elon Musk, patron de SpaceX et pionnier dans le domaine, estime que l’homme sera en mesure de coloniser Mars d’ici 20 ans. En y créant une ville totalement autonome, une nouvelle civilisation pourra ainsi prospérer sur la planète, en attendant de rêver à des explorations humaines plus lointaines… La conquête spatiale nous rapprochera plus sûrement de la découverte de qui nous sommes. Elle implique, il est vrai, une forme de rébellion spirituelle, dans la mesure où elle ne considère plus comme immuable notre attachement au seul berceau de l’humanité. Mais si Dieu a permis aux hommes d’acquérir la technologie capable d’explorer et conquérir l’univers, pourquoi réprimer l’élan vital qui l’entraine irrésistiblement vers l’inconnu ? Il y a dans la puissance verticale de l’arrachement des fusées vers le ciel quelque chose de la révolte des hommes de se trouver seul sur terre face au vide sidéral. Cette aspiration vers le ciel, que l’on retrouve dans les flèches des cathédrales, procède d’une volonté constante de tendre vers le créateur. L’humanité est peut-être à la veille de devenir une espèce multiplanétaire, elle donnera alors un écho extraordinaire à l’enseignement de la genèse « croissez et multipliez ».
- Baudoin IV de Jérusalem, le roi lépreux
Baudoin IV, mis en scène par Ridley Scott dans le film Kingdom of heaven, 2005 Il existe dans l’histoire quelques personnages mythiques, acteurs fantastiques des grands combats de leur temps, figures sublimes et fascinantes. Baudoin IV de Jérusalem (1161-1185) fut sans conteste l’un de ces hommes. Par la brièveté de sa vie et la grandeur de ses actes, cette immense figure christique, sublime créature souffrante, héros du christianisme médiéval et défenseur de la Jérusalem chrétienne, nous apparait comme un guerrier providentiel, descendu de son bataillon céleste pour accomplir la volonté du seigneur en terre sainte. Baudoin IV vit le jour en 1161, 60 ans après la création des quatre états latins au Levant ( la Principauté d’Antioche, le comté d’Edesse, le Comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem). Ceux-ci furent créés après la première croisade (1096-1099) ordonnée par le pape Urbain 2 en vue de rétablir l’accès des pèlerins à Jérusalem, protéger le Saint Sépulcre et défendre les chrétiens persécutés en terre sainte. Fils d’Amaury 1er, roi de de Jérusalem, Baudoin fut formé dès son plus jeune âge à l’art de la guerre, à l’histoire et à Dieu par Guillaume de Tyr, archevêque de la ville du même nom. Ce fut durant ses années d’apprentissage que Baudoin commença à ressentir les premiers signes de la maladie dont il devait souffrir toute sa courte vie : la lèpre. Cette maladie infernale, sorte de peste paralysante et incurable, entrainait des séquelles permanentes et irréparables. Progressant très lentement, elle rongeait progressivement son corps entier, boursouflant ses chairs et recouvrant sa peau de plaies purulentes. Elle entrainait également paralysie et crises de tétanie, atteignait les yeux, rendant le malheureux aveugle et touchant le cerveau dans son stade final… Baudoin savait quel sort l’attendait, qu’on ne guérissait pas de la lèpre. Il avait conscience que sa jeune vie ne serait qu’une lente agonie dont la seule fin serait une mort affreuse, les chairs décomposées tombant, vivantes, en pourriture, les yeux rongés par les pustules… Devant une telle perspective, combien d’hommes eussent été désespérés ? Mais c’est en de semblables circonstances que l’âme d’un vrai chrétien se révèle, et Baudouin IV était un vrai chrétien. La Sainte Providence l’avait placé à la tête du royaume de Palestine, (Baudoin fut couronné le 15 juillet 1174) ne devait-il pas accomplir, jusqu’au bout, son métier de roi ? Ainsi sa vie serait-elle une agonie, mais une agonie casquée, une agonie à cheval, face à l’ennemi ! Lui vivant, l’Infidèle ne reprendrait pas Jérusalem ; le Musulman ne souillerait pas le Saint Tombeau. Le 25 novembre 1177, l’histoire offrit à Baudoin l’occasion de démontrer sa ferveur et son courage. Le royaume de Jérusalem subissait alors les assauts de l’armée de Saladin et de ses 30000 hommes. Les chrétiens venaient de voir les musulmans ravager leurs champs, profaner leurs églises, massacrer femmes et enfants. Réagissant immédiatement, Baudoin, alors âgé de seulement 16 ans, parvint à réunir une armée composée de 400 hospitaliers, 80 templiers et 4000 fantassins, tous prêts à mener la bataille décisive contre l’envahisseur. Profitant d’une erreur de Saladin (celui-ci avait permis à son armée de se disperser lors du pillage de villages chrétiens sur la route de Jérusalem), Baudoin mena son armée le long de la côte et bifurqua rapidement pour rejoindre les musulmans par le nord. La rencontre eut lieu à Montgisard, entre Jérusalem et Jaffa. Baudoin avait demandé à l’évêque de Bethleem d’élever à la tête de ses troupes un morceau de la vraie croix en guise d’étendard. Ce sera la victoire de la chrétienté ou la mort. Et l’on devait raconter qu’au plus fort du combat, il leur sembla à tous que la Croix devenait immense, gigantesque, touchant le ciel. Certains témoins rapportèrent qu’à un instant critique de la bataille, un chevalier mystérieux apparût au milieu des barons, revêtu d’une armure étincelante, dispersant les Sarrasins devant lui ; Saint Georges lui-même, un des patrons du royaume de Palestine, descendu du ciel pour aider ses compagnons d’armes. Et Il faut s’imaginer Baudoin, silhouette resplendissante, vacillante sur son blanc destrier, « à moitié mort » selon un chroniqueur, un masque recouvrant son visage ravagé par la lèpre et menant lui-même charge après charge. Guidé par un tel homme, comment ne pas déchaîner la fureur de Dieu sur ses ennemis. Pour Saladin, la surprise fut totale. Les croisés francs, à un contre dix, pulvérisèrent les musulmans. Rien ne résista aux charges de la cavalerie, pas même les 1000 mamelouks constituant la garde personnelle de Saladin, anéantis en quelques minutes. Celui-ci fut contraint de s’enfuir en Egypte et la victoire fut totale pour les croisés. 7 ans plus tard, Baudoin réitéra l’exploit. Au mois d’août 1184, on apprit à Jérusalem que le sultan attaquait le krak du Moab, le château-fort chrétien qui défendait le passage de la Mer Morte. Croyant Baudouin à l’agonie, le Turc jugeait le moment favorable. C’était mal connaître le petit héros chrétien. Un ordre ! « Qu’on me place dans une litière, portée à deux chevaux ! Qu’on me guide au milieu de mes chevaliers ! Et nous irons, avec l’aide du Christ, délivrer le krak de l’attaque des infidèles ! » Et l’on vit arriver, en effet, sur le champ de bataille, gisant dans la litière, totalement aveugle, le petit roi sublime et l’on vit, une fois encore, Saladin décamper devant lui. Le roi était alors dans sa dernière année, sa maladie parvenant à son effroyable terme. Le Seigneur lui imposait des souffrances terribles, mais le Christ lui-même n’avait-il pas souffert terriblement ? La mort était son seul avenir, à lui enfant des hommes, mais Jésus, fils de Dieu, n’était-il pas mort, lui innocent, pour racheter le monde de ses péchés ? À genoux devant le Saint-Sépulcre, bien souvent le petit roi lépreux méditait sur ces questions et puisait dans l’amour du Christ, dans ses promesses de salut éternel, le courage de vivre en roi, en chrétien, malgré tout. Baudoin expira le 16 mars 1185, âgé de seulement 24 ans. Délivré de son long martyre, il fut enseveli près du Golgotha (la colline où le Christ avait été crucifié) et du Saint-Sépulcre où était mort et où avait reposé l'Homme de Douleur, son Dieu. Il nous laisse un des plus glorieux témoignages de la puissance transcendantale de la dévotion chrétienne portée à son point d’incandescence, "stoïque et douloureuse figure, la plus noble peut-être de l'histoire des Croisades, figure où l'héroïsme, sous les pustules et les écailles qui le couvrent, confine à la sainteté, pure effigie du roi français" (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 189), à placer à côté d'un saint Louis. "Fais ce que dois, advienne que pourra". Baudoin IV, Roi de Jérusalem
- Saint Georges de Lydda, le chevalier suprême
Saint Georges et le dragon, sculpture sur bois attribuée à Bernt Notke, 1489, Cathédrale de Stockholm. Parmi les innombrables saints peuplant l’histoire chrétienne, l’un des plus spectaculaires fut sans doute George de Lydda. Prouesse, courtoisie, honneur, générosité et foi furent les vertus incarnées par Saint Georges au point de faire de lui le saint patron de la chevalerie. Connu principalement à travers sa confrontation emblématique avec le dragon de Silène, Saint Georges inspira de nombreux chefs-d’œuvre, notamment le fabuleux ensemble sculpté trônant dans la cathédrale de Stockholm (illustration). Allégorie de la victoire de la foi chrétienne sur le mal, cet épisode est également l’illustration parfaite des qualités morales et guerrières du chevalier. Selon la Passio sancti Georgii, un ancien codex enluminé du XIII siècle, George naquit autour de 280 apr. J.-C. à Mazaca, en Cappadoce, d’un père persan et d’une mère originaire de Syrie-Palestine. Ce furent ses parents qui l’élevèrent dans la religion chrétienne, mais George apprit également l’art de la guerre, tant et si bien qu’au terme de son éducation, il s’enrôla dans l’armée de l’empereur Dioclétien. Il sut se démarquer et démontrer son habilité, au point qu’il devint un des gardes du corps de l’Empereur. Cependant, quand ce dernier entama une féroce persécution contre les chrétiens, Georges lui remis son glaive, en signe de démission. Revenu dans sa ville natale, il y trouva sa mère mourante, laquelle approuva dans son agonie la décision de son fils. Après la mort de sa mère, Georges distribua sa fortune personnelle aux pauvres et projeta un pèlerinage en terre sainte sur les lieux de la passion du christ, apportant déjà les preuves de sa ferveur chrétienne et de son exemplarité. Mais l’histoire retiendra surtout l’épisode de sa confrontation avec le dragon de Silène. Cette légende fut rapportée à l’époque médiévale par Jacques de Voragine dans sa Légende Dorée, ouvrage relatant la vie d’environ 150 saints et saintes. D’après celle-ci, la ville de Silène, en Lybie, était la proie d’un redoutable dragon, semant la terreur dans la région et réclamant chaque jour aux habitants un tribut de deux brebis. Mais le bétail fût rapidement insuffisant et le dragon réclama bientôt en offrande des êtres humains. Désespérés, les villageois de Silène commencèrent alors à effectuer un macabre tirage au sort entre leurs enfants. C’est au moment où la princesse de Silène, fille du roi locale, fut tirée au sort que Saint George se présenta aux portes de la ville. Il proclama que Dieu l’avait envoyé pour battre le monstre, à condition que tous les habitants de Silène accueillissent la foi en Christ. Le roi et tous ses sujets acceptèrent de se faire baptiser, et ainsi Saint George affronta le dragon, l’apprivoisa et le fit conduire en ville par la princesse, attaché avec une simple ceinture. À la vue d’un tel miracle, tout le monde se convertit et le dragon fut tué. Le roi offrit à George la moitié du royaume en récompense (et probablement la main de sa fille en mariage), mais George refusa. Il proposa à la place d’utiliser l'argent pour s'occuper des pauvres et construire une église. L’admirable courage dont Georges fit preuve pour combattre le monstre ne fut égalé que par son sa générosité envers les pauvres de Silène. Jacques de Voragine utilise dans son récit le terme « envenimé » pour décrire la nature maléfique du dragon. Ce terme évoque le poison toxique du mal symbolisé par le monstre, à la fois dans sa dimension physique et spirituelle. Saint George se révéla être l’antidote à ce poison, le souffle de Dieu purifiant l’air vicié du chaos et de la peur. A aucun moment Georges ne se laissa corrompre par l’or, ni ne tenta de gagner les faveurs de la princesse. A ses yeux, elle était un enfant de Dieu, souffrant et en grande détresse, voilà pourquoi il était de son devoir de là sauver. Dans sa noblesse, la princesse demanda deux fois à Georges de se sauver, mais la volonté du héros était inébranlable. Juste avant de charger, Georges se signa, se rapprochant du Seigneur au moment le plus périlleux. Les passions qui l’animèrent alors devinrent les fondements du code de conduite de la chevalerie chrétienne : honneur, désintéressement, esprit de sacrifice et défense des plus humbles. Par ses glorieux faits, Saint Georges devint le prototype parfait du chevalier chrétien, le saint patron de la chevalerie.
- Les cendres de la civilisation
« Depuis que la culture s’est détachée du culte et s’est faite culte elle-même, elle n’est plus qu’un déchet… » Thomas Mann, Le Docteur Faustus (1945). Aujourd’hui, le champ de l’art s’est élargi au point qu’on ne sait plus vraiment ce qu’il recouvre. Plus d’un siècle d’avant-gardes et de transgressions nous a fait oublier ce que fut l’art lors des grandes époques culturelles en Europe, à savoir l’expression d’une certaine transcendance religieuse, utopique, humaniste ou sociale. L’œuvre d’art n’est aujourd’hui plus certaine de sa fonction, elle est en outre atteinte par les maux même qui rongent la société occidentale : marchandisation, narcissisme et court-termisme. La perplexité que chacun peut éprouver face aux « œuvres » exposées dans les galeries d’art contemporain, FRAC ou autres centres d’art, est la conséquence de cette nouvelle réalité. En effet, l’amateur naïf qui s’aventure dans un de ses lieux est bien souvent saisi d’une certaine circonspection, voire d’un certain dégout devant les « œuvres » présentées. Prétentions conceptuelles, pauvreté plastique, exhibition, puérilités agresseront ses sens et heurterons son esprit. Toutes ces audaces, exposées comme des « subversions », « provocations », « propositions novatrices » ont pour mission de « questionner notre rapport à cela », « interroger notre regard sur ceci », « remettre en question nos certitudes » et surtout, « briser les codes ». Encore et toujours, rejouer la comédie de l’élan transgressif faisant voler en éclat les conventions obsolètes et les carcans oppressifs. Il pouvait y avoir du sacrilège quand il y avait du religieux, il pouvait y avoir de la transgression quand il existait un conformisme bourgeois, tout cela a disparu. Nous ne sommes plus en 1920, un siècle d’avant-gardisme a suffi à abattre tous les murs qui soutenaient l’édifice artistique européen depuis l’antiquité, ne laissant après lui qu’un champ de ruines. Il serait aujourd’hui légitime d’attendre solutions et réponses au problème immense de la perte de sens plutôt que de prolonger encore et encore cette philosophie du doute et du questionnement qui ne reproduit que le vide qu’elle contribua à provoquer. Cette prétention éventée à la subversion, devenue vaine et inconsistante, se traduit par l’apparition de cohortes « d’artistes » présomptueux multipliant les démarches les plus saugrenues et les plus ridicules. Installations, performances, happenings viennent animer les espaces d’art actuel, FRAC et autres centres d’art, à destination des quelques imprudents qui s’y aventurent sans grande conviction. Jamais la pauvreté du savoir-faire et le mauvais goût n’auront été affichés avec autant d’impudence. Cette question du goût est d’ailleurs devenue absolument tabou alors que son apprentissage constituait un de piliers de l’éducation classique. L’art, aujourd’hui, ne serait donc pas l’apprentissage d’un goût mais l’abandon d’un certain dégout, inculqué dans l’enfance quand les parents tentaient de nous faire comprendre que la maitrise des sphincters était importante. Le musée, quant à lui, souffre d’un autre travers. Lieu de la conservation des œuvres du passé (bien que de plus en plus de musées proposent eux-aussi des expositions d’artistes contemporains), il en vient à ne proposer qu’une accumulation d’œuvres hétéroclites qui ont été détournées de leur finalité initiale. Absurdité de ces tableaux alignés, par époque ou par lieu, les uns contre les autres, que personne à peu près ne sait plus lire, dont on ne sait pas pour la plupart déchiffrer le sens, moins encore trouver en eux une réponse à la souffrance et à la mort. Morosité des sculptures qui n’offrent plus, comme autrefois la statue d’un dieu ou d’un saint, la promesse d’une intercession. Car la fonction initiale des œuvres que nous qualifions d’art était bien celle-ci, donner forme à des croyances et offrir aux fidèles un support à leur dévotion en même temps qu’un enseignement. Mais aujourd’hui que ces croyances ont disparu et que les liens d’ordre religieux, politiques et esthétiques qui nous reliaient aux artistes ont été rompus, quel salut rechercher dans ces œuvres ? A quoi peuvent-elles bien servir une fois détachées des temples, des églises et des palais pour être remisées dans un musée, sinon devenir des accessoires de plateaux pour photographes débutants ? Pour preuve, dans les musées d’aujourd’hui, les gens ne prient pas devant les œuvres d’art qui sont pourtant, dans leur immense majorité, des œuvres religieuses, ils les photographient, ils parlent fort, ils ricanent parfois. Les lieux qui les conservent sont aussi désormais victimes de vandalisme et de vols, commis à une fréquence de plus en plus haute. Kropotkine parlait du musée comme d’un magasin de curiosités confisquant les œuvres et les éloignant de la communauté et des dieux pour lesquels elles avaient été faites, Proudhon lui considérait le musée comme une nécropole, une accumulation d’œuvres mortes. Valéry, lui, ne trouvait que ses mots pour les décrire : « fatigue…barbarie…inhumanité…incohérence… ». Ce pouvoir de falsification du musée, Robert Klein l’avait aussi identifié : « Toute chose placée dans un musée devient ipso facto parodie d’elle-même, mise là pour éterniser un geste désormais vide ou en porte-à-faux… Il n’y a guère que les édifices religieux et les œuvres qu’ils contiennent pour offrir encore l’exemple d’un ensemble cohérent et harmonieux. La force de ce patrimoine est d’allier puissance esthétique, expression d’un enseignement universel et symbolisme sacré ; une œuvre d’art totale donc, capable de satisfaire la soif de beau et le besoin de sens, établissant une harmonie suprême entre la forme et le fond. Les œuvres religieuses réclamaient la sanction d’un dieu quand l’art contemporain se complait dans l’auto-référence, à travers des formules dérisoires, sans virtuosité et sans grandeur. L’Eglise était garante de l’enseignement de la vérité révélée, à travers cette biblia pauperum qu’étaient les ensembles sculptés des cathédrales. Quels enseignements nous transmet une toile abstraite de Barnett Newman ou un Balloon Dog de Jeff Koons, si ce n’est la proclamation du vide et le triomphe de la marchandisation de l’art ? C’est surtout le refus de la beauté qui est la marque revendiquée d’un art contemporain qui prétend avoir dépassé depuis longtemps cette vieille lubie quasiment réactionnaire pour se perdre dans de fumeuses élucubrations pseudo-conceptuelles. Dans ce monde glacial, comment ne pas se sentir davantage séduit par la magnificence des cathédrales et leurs innombrables trésors que par les espaces froids et vides des galeries et centre d’arts subventionnés par les Français qui ne s’y aventurent jamais. La promesse de la vie éternelle entourée de splendeur et de grâce peut-elle se comparer aux productions dérisoires d’un individu qui considère n’avoir aucun devoir vis-à-vis de la société, mais tous les droits d’un « artiste » ? Malheureusement, l’Eglise contemporaine, autant que l’état, ne semble plus agir que mue par la haine de la beauté. Il semble même interdit à présent d’en parler. C’est un phénomène inédit à l’échelle de l’histoire. En effet, pendant des siècles, durant la longue histoire du monde chrétien, ce qu’on appelle, d’un mot magnifique, la philocalie, avait été l’amour de la Beauté autant qu’une expérience spirituelle. La philocalie fut également un courant mystique de l’Eglise orthodoxe basé sur la connaissance de dieu par la beauté. Evacué ce souci fondamental, cette soif essentielle, évacués le goût, les espérances, et la finesse d’une haute civilisation pour ce que Leon Bloy appelait « la ruée vers le bas », inculture, impiété, égocentrisme, barbarie. Le temps du dégout a remplacé l’âge du goût. Si comme Dostoïevski l’affirme, la beauté sauvera le monde, des forces probablement surnaturelles seront nécessaires pour inverser la tendance et se hisser hors de ce cloaque.




