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L’esprit de chevalerie chez Louis-Ferdinand Céline

  • Photo du rédacteur: William Beville
    William Beville
  • il y a 13 heures
  • 8 min de lecture
Louis-Ferdinand Céline, en uniforme de cuirassier, au début de la Première Guerre Mondiale.
Louis-Ferdinand Céline, en uniforme de cuirassier, au début de la Première Guerre Mondiale.

« Voilà des gens (le maréchal de Tavannes et Charles IX) qui parlaient et agissaient franchement. Chevalerie d’abord ! cela est français. La Chevalerie était la grande création française chrétienne à mon sens la seule. L’Histoire de la France commence à Rolland à Roncevaux et finit à Verdun 17. Après tout devient ignoble », assène Louis-Ferdinand Céline dans une lettre adressée à Jean Paulhan en mai 1948.


Cette réflexion exprime bien toute une facette de la personnalité de l’écrivain qui, à travers sa vie et son œuvre, démontra de manière constante une inclination pour cet idéal chevaleresque qui, à son grand désarroi, s’accommodait mal de l’esprit de son temps. Cet esprit, fustigé par nombre de ses contemporains artistes et écrivains, était celui de l’intérêt, du froid calcul, de la seule visée matérielle, de la situation, de la place ; en un mot l’esprit bourgeois. Comme Leon Bloy, et à peu près pour les mêmes raisons, Céline méprisait du tréfond de son être cette mentalité, il y devinait la marque d’une hypocrisie et d’un conformisme lâche. « Jamais depuis le temps biblique ne s'était abattu sur nous fléau plus sournois, plus obscène, plus dégradant à tout prendre, que la gluante emprise bourgeoise », écrit-il dans Mea Culpa.


C’est qu’il percevait en cette emprise l’exact opposé de ce qu’il sentait en lui, une nature héritée d’un autre âge, une noblesse et une grandeur d’âme ; une sorte d’idéal aristocratique qui prévalait encore sous l’ancien régime, et progressivement remplacé au cours du XIXe siècle par les valeurs mercantilistes de la bourgeoisie. Cet idéal chevaleresque, Céline l’exprima en négatif dans son œuvre, en déployant au fil de ses romans un réquisitoire intégral contre le faramineux mensonge de la modernité, mensonge de l’argent, du commerce, de la publicité ; principe liquidateur et moteur de la dégradation morale des hommes. L’écrivain semble juger son temps, armé d’un ancien système de valeur, fantasmé peut être ; celui des chevaliers médiévaux, des seigneurs montant au combat, des duels d’honneur et du mépris de la mort. L’historien Pascal Ory décrit l’écrivain comme « un féodal perdu dans le siècle », un homme tout habité d’une fiction médiévale « gisant au tréfonds de la mémoire ».


L’œuvre de Céline, par sa tonalité sombre et pessimiste, ne peut être rapprochée des chansons de geste du Moyen Âge ; elle n’en reste pas moins une longue et trainante lamentation sur la disparition douloureuse des vertus qui animaient les hommes de cette époque : le courage, la foi, l’esprit de sacrifice, le désintéressement, le lyrisme, le panache. Cet élan vital et gratuit, que l’écrivain admirait par-dessus tout, se traduisit notamment par son engagement dans l’armée à l’âge de 18 ans, par devancement d’appel, deux ans avant le début de la première guerre mondiale.  


Idéaliste, Céline le fut donc très tôt, mais cet idéal se fracassa violemment contre la réalité d’une guerre atroce qui le marqua à vie, dans sa chair et son âme. Relatée dans Voyage au bout de la nuit, son expérience du front est aux antipodes de l’idée qu’un jeune homme de cette époque pouvait se faire de l’héroïsme guerrier et de la noblesse du soldat. La guerre n’y apparaît plus comme un lieu de gloire, mais comme une mécanique absurde où les hommes sont sacrifiés sans raison. Plus aucune place pour le courage, la bravoure individuelle ne pouvant rien contre les moyens industriels de la guerre, qui transforment le champ de bataille en une immense tourbière mêlée de fer, de bout et de sang.


Auprès des pauvres et des malades


Blessé dans les premiers mois de la guerre, Céline constate amèrement que la guerre moderne détruit les conditions mêmes de la chevalerie : disparition du combat singulier, anonymat de la mort, effacement de toute transcendance morale. La mitrailleuse remplace l’épée et l’obus remplace le duel. Déniaisé, « dépucelé de l’horreur », selon ses termes et dégouté de la fièvre patriotique, il conservera malgré tout quelque chose de chevaleresque dans la suite de sa vie, faute de pouvoir démontrer sa valeur sur le champ de bataille.


Son œuvre manifeste en effet une fidélité obstinée aux humiliés, aux pauvres, aux malades, aux perdants, aux exclus. Le médecin de banlieue qu’il deviendra développe une sorte de compassion tragique pour « les petits ». Cette fidélité rappelle l’idéal médiéval de protection des faibles, signe d’un cœur pur malgré la misanthropie foncière de l’écrivain, dont le caractère ambivalent exprime à haute cadence l’alternance du sublime et de l’immonde, du noble et de l’ignominieux, de la grandeur et de la vilénie. Les sentiments généreux de Céline sont teintés d’une noirceur indélébile, comme si les vertus, dans ce monde moderne, se voyaient inévitablement salies d’une espèce de poisse morale, véritable malédiction privant les hommes de tout espoir de salut. Le chevalier célinien est sans Dieu, sans ordre supérieur et sans espérance, il erre seul dans un monde en décomposition.


Jean-Marie Turpin, le petit fils de Céline, consacra un ouvrage sur le caractère chevaleresque de son grand aïeul, dans lequel il présente l’écrivain comme une figure tragique, un « chevalier » moderne engagé dans un combat intérieur contre la décadence du monde, la misère humaine et la perte du sacré. L’auteur cherche à montrer qu’au-delà des polémiques et des écrits antisémites de Céline, il existe une quête spirituelle et une douleur métaphysique qui traversent toute son œuvre. Selon Turpin, Céline aurait été animé par une aspiration presque sacrée. Il y a de toute évidence un souffle biblique dans la prose célinienne, dans ces cris de désespoir, dans ces imprécations furieuses, dans l’ampleur visionnaire et apocalyptique de son écriture, qui le rapproche notamment des grands prophètes de l’ancien testament.

 

L’esprit français honni


Ce feu intérieur amènera Céline à jeter un regard impitoyable sur ses contemporains et sur son pays (comme les prophètes sur Israel), une nation châtrée selon lui, privée de son idéal et de la vitalité nécessaire à son maintien. « Ce peuple clos, racorni, sans folie, grimacier, sans cœur, tourne en rond sans sa raison d’être : chier toujours de plus gros colombins. La France n’est plus qu’un énorme concours de vidange. La France est à refaire. Là où il nous faudrait un lyrisme de feu, on nous propose des jus de pandecte. Misère ! Eternelle connerie de ce pays abruti de raison, prosaïque comme une panse. Nous périssons non seulement de raclée militaire, d’alcoolisme invétérée, de vinasserie inondante, d’égoïsme absolue, de juiverie forcenée, de boustifaille éperdue, mais surtout et avant tout de notre haine de tout lyrisme », écrit-il à un journaliste de la « Vie Nationale » en 1940.


André Breton, à la même époque, établit un diagnostic comparable et attaque l’esprit français « fait de blasement, d’atonie profonde qui se dissimule sous le masque de la légèreté, de la suffisance, du sens commun le plus éculé se prenant pour le bons sens, du scepticisme non éclairé, de la roublardise. Esprit asséchant par avance tout enthousiasme, présomptueusement détenteur qu’il est d’une lucidité supérieure ». Jean-Jacques Rousseau, deux siècles plus tôt, faisait déjà le même constat en dénonçant dans L’Emile : « l’esprit raisonneur et philosophique, attaché à la vie, qui effémine, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l’intérêt particulier, dans l’abjection du moi humain ».


Dans ses romans et ses pamphlets, Céline déplore amèrement cette aboulie française, cette frilosité raisonnante, cette pénurie d’enthousiasme, qui est le principe universel d’action des hommes, dans toutes les grandes époques de leur histoire. Cette déficience est selon lui la cause de la défaite militaire de 40, désastre signant la relégation définitive du pays au rang des nations de second ordre. Mise en comparaison avec l’esprit médiéval, la pusillanime mentalité petite bourgeois est indigne, et Céline voit dans ce Moyen Âge tant admiré une porte pour fuir le monde troublé dans lequel il vit. « Les gens alors (au Moyen Âge) vivaient librement, puissamment, dangereusement ; c’étaient des siècles de croyance et d’ardeur », observe-t-il.


Guignol’s Band en sera imprégné de façon diffuse, avec sa tonalité comique, poétique et fantastique ; et l’auteur mentionnera parfois explicitement ses liens avec le roman de chevalerie. Céline utilise constamment le Moyen Âge comme référent et réservoir de son œuvre, ainsi que bon nombre de ses confrères étiquetés « anarchiste de droite ». À l’époque où il rédige son roman, c’est-à-dire entre 1936 et 1945, il écrit à un ami journaliste : « Le quatrième an d’Apocalypse. Au secours, Théophyle, les Légendes se meurent ! mieux qu’Artus sommeille et ne reparleront plus ! Au combat Gwenchlann barde aux larmes de feu ! Accours et tes crapauds ! Les charniers sont ouverts ! Au trépas de vingt siècles les bourreaux roulent et cuvent ! »


La féérie médiévale comme échappatoire


C’est également dans ces années qu’il rédige deux contes médiévaux, La Légende du Roi René et La Volonté du roi Krogold, à propos desquels il confesse : « Ce que je peux faire facilement, c’est la chevalerie, le roman d’apparition avec des rois, des spectres… Mais impossible pour moi de tracer l’épure d’un roman… Il faut que je sente une résonance, que je travaille dans le nerf, que j’aie le bon contact ».


Dans ces romans, dont les manuscrits ont été mis au jour en 2021, Céline se prête au genre du récit légendaire, raconté comme une grande épopée héroïque. Dans un décor de "Moyen Âge d’opéra », le roi Krogold est un souverain guerrier vieillissant qui règne sur un peuple en guerre permanente. Malgré sa puissance, il sent approcher sa fin et cherche à transmettre quelque chose de durable : une vision du pouvoir fondée sur l’honneur, la mémoire et l’unité du royaume. L’écrivain y traite des thèmes que l’on retrouve dans le reste de son œuvre, la vie considérée comme une longue agonie et la mort comme souveraine maitresse des hommes.


Mais il y a aussi son amour de la Bretagne, de ses contes et légendes, de la sorcellerie et de la chevalerie. « Breton, je suis mystique, messianique, fanatique tout naturellement - sans effort - absurde - j'ai été élevé tout naturellement en catholique = baptême, première communion, mariage à l'église, etc. (comme 38 millions de Français) », écrit-il à Milton Hindus le 23 aout 1948.


Il s’agit là de sa « légende gaélique…mi-rime, mi-prose » où son gout pour le merveilleux se fait jour librement, et par là, le sentiment d’une part de l’enfance vécue ou rêvée comme un paradis perdu. Il y a aussi Les Belles Images, cet illustré du début du XXe siècle qui a marqué sa jeunesse, ou il a trouvé une part de son inspiration et dans lequel il a pu apprendre à lire. 

« Je suis celte avant tout rêvasseur bardique. – Je peux raconter des légendes […] c’est vraiment là mon don […] ma musique c’est la légende », déclare-t-il en 1947. On retrouve en effet dans ces deux récits cette veine innée de l’écrivain pour le roman de chevalerie, l’un d’ambiance scandinave (Krogold et sa cour, Gwendor, le château de Morehande, la sainte ville de Christianie), l’autre vendéenne ou bretonne selon les versions (les deux amis Thibaut et Joad, le procureur Morvan, président du parlement des Etats de Bretagne, la maquerelle Amelot, Gwenchalan emprisonné).


Chez Céline, le chevaleresque apparaît sous une forme brisée et nostalgique. Révulsé par la guerre de masse et les discours patriotiques, attentif à la souffrance des laissés pour compte, esthète fanatique de la beauté, prosateur génial, il partage avec les troubadours et les trouvères du Moyen Âge cette volonté de chanter la grandeur, le merveilleux et le noble, dans un siècle où le conformisme, la manipulation politique et la tyrannie idéologique annihilent toute possibilité de réenchantement du monde. On a souvent reproché l’inverse à Céline, c’est-à-dire, il est vrai, une tendance à se vautrer dans les égouts du trivial, de la bassesse, de l’avilissement complaisant et d’une certaine vilenie populaire ; mais il ne faisait là que tendre un miroir cruel à son milieu et son époque, quand lui-même, dans les profondeurs de son imagination, planait avec les fées au-dessus des forêts giboyeuses, des tournois de chevaliers et des châteaux-forts d’un pays qui était véritablement le sien.

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