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Leon Bloy et la folie héroïque des soldats de 1870

  • Photo du rédacteur: William Beville
    William Beville
  • il y a 7 heures
  • 7 min de lecture
L'Abyssinien, personnage décrit par Leon Bloy dans le premier conte de Sueur de Sang, Firefly_Gemini Flash (2026).
L'Abyssinien, personnage décrit par Leon Bloy dans le premier conte de Sueur de Sang, Firefly_Gemini Flash (2026).

En 1893, Leon Bloy fait paraitre Sueur de sang, un recueil d’historiettes, de tableaux et d’anecdotes, inspirés de souvenirs de la guerre franco-prussienne de 1870, à laquelle l’écrivain prit part en tant que franc-tireur. Acteur halluciné d’un des plus grands désastres militaires français, Bloy, alors enrôlé dans les gardes mobiles du général Cathelineau, est en effet entraîné dans « la retraite infernale » des armées de la Loire, à la fin de l’année 1870. En pleine débâcle, l’écrivain catholique rapporte ce qu’il voit dans un style mystico-naturaliste, d’un réalisme brutal et d’une intensité exceptionnelle, imprégné tout à la fois de tendresse, d’humour noir et de providentialisme. Témoignage remarquable d’un conflit quelque peu éclipsé par les guerres du XXe siècle ; Sueur de Sang en décrit la barbarie qui, en certains passages, soulève le cœur d’indignation et de dégoût…


Leon Bloy brosse notamment le portrait de quelques-uns des soldats qu’il croisa lors de cette piteuse campagne militaire et l’on pourrait croire à une œuvre de fiction tant ces personnages sont proprement extraordinaires. « Grandes énergies perdues », héros romantiques, aventuriers, soulards inconscients traversant les lignes ennemis avec insouciance, corps broyés par la guerre, esprits fous et vengeurs, surhommes que la mort n’effrayait pas et qui plaçaient l’honneur au-dessus de tout…


L’Abyssinien


L’un deux, surnommé l’Abyssinien, est l’objet du premier conte. Soldat mystérieux, impassible, lointain, devant son sobriquet à la rumeur selon laquelle il aurait guerroyé contre les Anglais aux côtés de l’empereur Ethiopien Tewodros II. Homme taciturne, « auprès de lui, le silence d'autrui ressemblait à du bavardage. Sa voix, que j'entendis une ou deux fois, paraissait intérieure et ne produisait pas de vibration. On en avait l’âme gelée » écrit Leon Bloy. Ce soldat au nom inconnu impressionne le jeune écrivain, il le décrit comme une espèce de spectre qui apparait soudain d’on ne sait où sur une magnifique jument noire « qui s'envolait par-dessus l’obstacle au seul clappement de sa langue ».


L’homme ne fait qu’un avec sa monture, « ah ! les deux magnifiques êtres que cela faisait ! L'origine de la bête était aussi peu certaine que la provenance de l'homme. L'Orient et l'Occident avaient dû se croiser pour la production de cette créature de rêve qui ressemblait à une licorne diffamée dans le blason d'un Hospitalier convaincu de félonie ou de cruauté », s’émerveille l’auteur.


Nul n’a le droit d’approcher l’animal sans la permission de son maître. Un soldat s’avise un jour d’écarter un peu rudement la bête ; l’Abyssinien, buvant dans un café à deux pas de là, surprend le sacrilège, ne prend même pas la peine de passer par la porte, traverse la baie vitrée et se précipite sur le pauvre bougre, emmené à l’hôpital le soir-même…


Cet Abyssinien est d’une beauté troublante, « tenant à la fois de l'éphèbe et du templier », et dont le sourire est célèbre jusque dans l'armée allemand, laquelle ne parvient jamais à l’atteindre de ses tirs. Un jour, une audace surnaturelle le pousse à pénétrer un village occupé par deux mille soldats ennemis, pour le seul plaisir de pénétrer à cheval dans une maison gardée et de gifler un colonel prussien ; l’homme parvient à sortir indemne de cette folie, nul ne sait comment. Il mène la guerre pour son propre compte, parfois avec une férocité diabolique. Les Allemands offrent des fortunes aux paysans pour obtenir des informations permettant sa capture. En vain…  Selon la légende, il aurait tué 300 à 400 allemands de ses mains, puis il disparait au moment de l’armistice.


Leon Bloy évoque en une dernière impression cet étrange guerrier : « malgré la distance, je le vois encore, pâle et rouge comme une prostituée, dans sa pelisse de Magyar ou de favori du Padischah, les dix doigts pavés de pierres précieuses et, du haut de son destrier fabuleux, vous regardant avec un sourire d'une langueur inexprimable ».


Bertrand l’ivrogne


Puis il y a le dénommé Bertrand, qui ne dessoule pas pendant toute la durée de la guerre (d’aout 1870 à janvier 1871). Capable d’accomplir des prouesses uniquement pour dénicher de quoi maintenir la cadence de sa beuverie perpétuelle, il se bat avec d’autant plus de férocité qu’il voit triple, ce qui fait de lui un soldat redoutable, nommé à maintes reprises pour la croix (décoration qu’il dédaigne, les honneurs ne sont rien, seule la boisson l’intéresse).

Il arrive ainsi un beau jour à Liège, recouvert d'or et de bijoux allemands, après avoir dévalisé quelques villas germaniques, étranglé ou brûlé leurs propriétaires, puis, narguant toute l'armée allemande, rejoint sa troupe en titubant, aux environs d'Orléans, après une série non interrompue de cuites fabuleuses.


Le commandant de la compagnie avertit ses soldats : « dans l'intérêt de votre peau, je vous conseille de ne pas l'embêter. Si j'avais seulement un millier de soûlauds comme celui-là, je me chargerais de ravitailler Paris avec de la carne de Prussien ». Dans la débâcle de l’armée de la Loire, la présence du sempiternel ivrogne réconforte les soldats, quelque chose de surnaturel finit par lui être attribué. Lors d’un engagement avec l’ennemi, Bertrand se fait trouer le ventre d’une balle, déversant le contenu de sa panse sur le sol, ultime affront… Mais impossible de se venger sur le champ. Il disparait le soir même puit réapparait deux jours plus tard. Il indique à sa compagnie avoir repéré un corps de garde où campe l’ennemi. L’attaque est donnée, une poignée de soldats emmenée par le fabuleux pochtron s’approchent discrètement de la première maison du village, où une dizaine d’Allemands jouent aux cartes sans se douter du danger. Bertrand déboule au milieu d’eux, les embroche à la baïonnette un par un, ne laissant que des broutilles à ses camarades.


Les gardes mobiles sont alors appelés à couvrir la retraite et à sauver les derniers convois de l'armée. Le désespoir s’empare des soldats, exténués, frigorifiés, brisés de fatigue. Néanmoins, personne ne parle de se rendre, les prussiens attaquent sans relâche, les français tiennent leur position avec héroïsme et au coucher du soleil il n'en reste qu'un, « l'indestructible Bertrand, qui n'avait pas reçu une égratignure et qui, retranché dans une grange à moitié détruite, exterminait les assaillants ».


Puis vient la fin de cette légende avinée. Ne tenant plus du tout à la vie, il finit par s'élancer hors de sa tanière et est finalement fauché par un coup de canon de puissant calibre « que les chefs prussiens avaient envoyé chercher pour en finir, une bonne fois, avec ce dernier titulaire de la transcendante soulographie des Gallo-Romains ».


La Salamandre-Vampire


Le dernier personnage ressuscité par Bloy est une figure autrement tragique, peut-être l’un des destins les plus atroces que cette guerre aura laissé dans son sanglant sillage. Si l’on peut sourire des aventures de Bertrand l’ivrogne, c’est plutôt l’effroi et le dégoût qui s’imposent à la découverte de la vie mutilée de celui que Leon Bloy surnomme « la Salamandre ». Celui-ci n’est qu’un simple fermier au début de la guerre, quand les Allemands pénètrent dans sa ferme de Morsbronn, le soir même de la bataille oubliée de Frœschwiller. Une cinquantaine de soldats violent et massacrent sa femme et sa fille pendant que le pauvre homme est attaché au pied du lit, forcé à assister à l’innommable scène...


Lui est épargné. Avec une haine qu’il est difficile de concevoir, il se jette alors dans le premier corps-franc qu’il rencontre avec l’obsession fanatique de se venger sur tous les prussiens qu’il rencontrera. Mais quelques jours plus tard, il est malheureusement frappé d’une balle et jeté à la volée dans une église où sont entassés les blessés français, 300 ou 400 hommes condamnés à être brulés vifs par l’ennemi. Notre infortuné échappe miraculeusement aux flammes, au prix d’abominables mutilations. « Il avait pu sauver ses yeux, désormais privés de paupières, semblables à deux clous de métal sombre enfoncés en deux bouffissures sanguinolentes ; mais le nez, les lèvres, les oreilles avaient disparu et les trois quarts de la face étaient noircis, calcinés, comme si un pinceau de lave brûlante y avait passé », décrit Leon Bloy.


La Salamandre est ainsi dénommé « parce qu'il avait pu se dérober à une agonie dont l'horreur bafoue l'imagination ». Eclopé, boiteux, amputé de trois doigts, sa carcasse brisée ne l’empêche cependant pas de poursuivre la guerre comme volontaire dans la compagnie de Bloy. Il se fait notamment valoir au cours des attaques nocturnes, où le surgissement de son visage de démon répand la terreur chez les Allemands. Bloy rapporte que « quand il s’acharnait au couteau sur l’ennemi, sa macabre gueule se déployait en une sorte de rire qui n'était pas contagieux du tout, il criait hystériquement de volupté, comme une amoureuse ». 


Sa haine de l’ennemi devient sa passion unique, que rien n’est capable d’assouvir. La mort des soldats allemands ne lui suffit plus et il en vient à profaner leur sépulture. Il veut les atteindre une deuxième fois, dans ce qui ne meurt pas, jusque dans leur âme…Il s'acharne sur les cadavres, persuadé que de quelque manière, les morts peuvent être affligés en profanant leurs tombeaux ; et que l’on peut, de surcroit, aggraver le deuil de ceux qui leur survivent et qui les pleurent. A sa mort, on retrouve en effet sur son corps de nombreuses lettres conçues comme de macabres faire part, adressées aux mères, aux veuves, aux enfants, aux amis ou aux fiancées des défunts, détaillant les actes sacrilèges accomplis sur les déplorables corps déterrés de leurs proches. Leon Bloy et ses camarades brûlent ces lettres en tremblant...


La « Salamandre-Vampire » trouve justement la mort lors d’une de ces sordides profanations. Le lendemain de la signature de l'armistice, trois Allemands viennent se recueillir avant l’aube sur la tombe improvisée de deux de leurs camarades tombés au combat. Ils surprennent alors, à côté de la fosse exhalant une insupportable odeur, la Salamandre, accroupi sur les deux cadavres, occupé à mutiler en ricanant leur putréfaction. L’horreur d’une telle vision, dans de telles circonstance et à une telle heure est insoutenable pour l’un des Allemands, qui meurt foudroyé de la rupture d’un vaisseau. Les deux autres se jettent sur le profanateur et au terme d’une lutte effroyable, « leurs corps percés de coups furent détachés à grand' peine du cadavre contracturé de la Salamandre-Vampire ».


« Ils étaient le meilleur de la société française » clame Leon Bloy à propos de ces incroyables soldats, les spécimens exceptionnels d’une race dont l’auteur se lamentait déjà de la disparition ; et qui offrirent au cours d’une guerre stupide « le geste suprême et dernier d’une France ancienne qui entrait dans son agonie ». Que dirait-il aujourd’hui ?


On juge une civilisation selon le type d’homme qu’elle produit. Rien n’est possible sans la capacité de sacrifice des hommes, sans cette aptitude à endurer la souffrance et à faire face à l’inconnu et au danger. Maintenant que le confort a remplacé le goût du risque, que le désir de bien-être s’est substitué à l’aventure et à la quête de sens, que les hommes sont méthodiquement émasculés par un système qui ne voit dans les valeurs masculines qu’oppression et domination illégitime, la civilisation occidentale signe son arrêt de mort. Les hommes de 1870, malgré la défaite militaire due aux éternelles incuries des élites françaises, étaient prêt à tout pour défendre leur patrie ; et sans la présence d’hommes de leur trempe pour défendre notre monde, nous nous enfoncerons inexorablement dans la décadence et la soumission…

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