Carl Jung et les symboles sacrés
- William Beville

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Dans son autobiographie, Carl Gustav Jung revient sur une expérience de délires et de visions qu’il vécut en 1944. Hospitalisé après une fracture du pied et un infarctus cardiaque, le psychanalyste se vit administré de l’oxygène et fut alors assailli par des images d’une violence telle qu’il pensa mourir. L’infirmière lui révéla alors qu’à ce moment précis, il était comme entouré d’un halo lumineux, un phénomène que celle-ci avait déjà observé chez certains mourants.
Il est certain qu’une atmosphère de sacralité a enveloppé la vie et le travail de Carl Jung. A la différence de Freud, qui considérait la religion comme une simple fiction consolatrice, Jung s’est passionné pour les questions de spiritualité, postulant notamment que le sentiment religieux était une composante fondamentale du psychisme humain et que les hommes, dès l’origine, portaient l’idée de Dieu et la loi morale en eux. « L’âme est naturellement religieuse, c’est-à-dire qu’elle possède une fonction religieuse, l’âme l’a créé d’elle-même sans y être poussée par quelque opinion ou suggestion que ce soit », observait-il.
Dans la théorie jungienne, l'âme humaine se structure autour d’une conscience, dotée d'un centre, le moi, ayant à sa disposition une énergie, la volonté. Celle-ci est arrachée à l'instinct et à l'inconscient par l'action "magique" (symbolique) des archétypes et des rituels. L’inconscient est cette part obscure du psychisme, au sein de laquelle on retrouve les contenus du conscient individuel tombés au-dessous du seuil de la conscience, ainsi que les archétypes de l’inconscient collectif, des schémas de pensée et de comportement partagés par toute l’humanité.
Ces archétypes s’expriment à travers les rêves, les mythes, les contes de fées, les légendes, l'art, la religion et les expériences symboliques. Jung suggère que certains symboles et schémas sont inscrits de manière innée dans la psyché humaine et que l’homme peut, par le dialogue entre conscient et inconscient, approfondir la compréhension de lui-même et développer sa personnalité.
Fils d’un pasteur protestant, Jung reprochait à celui-ci son approche étriquée et conformiste de la foi, au détriment de la véritable expérience intime de Dieu. Pour le psychanalyste, aucune compréhension n’était possible sans cette expérience intérieure ; il s’inscrivait là dans une filiation à laquelle son père n’avait pas eu accès : celle des mystiques, ces expérimentateurs solitaires qui ont entretenu avec l’autorité religieuse des rapports difficiles. Après avoir étudié en profondeur la signification des mythes de multiples traditions, il en vint cependant à discerner dans la religion chrétienne des dogmes exprimant des vérités fondamentales quant à la nature de l’expérience intime. « Il y a en elles un savoir difficilement surpassable des secrets de l’âme, présentés en de grandes images symboliques » déclare-t-il dans « L’âme et la vie », introduction à sa doctrine psychologique.
Pour Jung, l’inconscient a donc une affinité naturelle pour le contenu spirituelle de l’Eglise et spécialement pour sa forme dogmatique. Il va même jusqu’à affirmer que les lois psychiques furent données aux hommes en tant que gnose, à travers le symbolisme chrétien. Théorie vertigineuse… l’Homme-Dieu, la Croix, la Naissance virginale, l’Immaculée Conception, la Trinité, la Descente aux Enfers constitueraient de grandes images traduisant des expériences humaines immédiates et universelles. Comparables aux rêves, ces dogmes reflètent l’activité spontané et autonome de la psyché objective, c’est-à-dire de l’inconscient ; ils en seraient donc la clé pour en comprendre la structure et le mécanisme.
Tous les dogmes de la religion chrétienne peuvent être interprétés sur un plan psychologique. Dans « Métamorphoses de l’Ame et ses symboles », Carl Jung développe ses vues sur certains de ceux-ci. A propos de l’Immaculée Conception, « l’idée d’une conception surnaturelle signifie qu’un contenu de l’inconscient (l’enfant) est né sans la participation naturelle d’un père humain (c’est-à-dire de la conscience). Au contraire, c’est un dieu qui engendre le fils identique à lui-même, ce qui signifie, en langage psychologique, qu’un archétype central, l’image du dieu, s’est renouvelé et incarné à la conscience de façon perceptible. La « mère » correspond à l’anima virginale qui, elle, n’est pas tournée vers le monde extérieur et par conséquent n’a pas été corrompue par lui. Elle est tournée vers « le soleil intérieur », l’image du dieu, autrement dit vers l’archétype de la totalité transcendante, le soi ».
Plus loin, Jung établit un parallèle entre la figure du Christ et celle du serpent : « le Christ lui-même s’est identifié au serpent qui- similia similibus (les semblables se soignent par les semblables) - combattit la plaie des serpents dans le désert (saint Jean, 3, 14). C’est en tant que serpent qu’il sera élevé jusqu’à la croix, c’est-à-dire en tant qu’homme qui ne peut penser et désirer que l’humain, et pour cette raison, ne peut que regarder sans cesse en arrière vers l’enfance et vers la mère, auxquelles il aspire pour mourir en se retournant vers son passé ».
L’une des grandes vérités psychologiques symbolisés dans les mythes chrétiens est la descente dans les profondeurs de l’inconscient comme condition de la renaissance. On la retrouve notamment dans l’épisode du prophète Jonas englouti par la baleine et dans la descente aux enfers du Christ. Matthieu établit une comparaison entre ces deux évènements dans son évangile : « De même que Jonas fut dans le ventre du grand poisson trois jours et trois nuits, de même le fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre » (Mt 12, 40).
L’histoire de Jonas est simple ; au lieu d’obéir à l’appel de Dieu l’envoyant prêcher à Ninive, celui-ci fuit dans la direction opposée. Sa désobéissance le conduit à être jeté à la mer et avalé par un monstre marin, avant d’être finalement rejeté sur la terre ferme pour accomplir sa mission. Mort symbolique et renaissance sont nécessaire pour s’aligner sur la volonté de Dieu. Certaines exégèses avancent l’idée que dans les entrailles de l’animal se dissimule un trésor, quelque chose de fascinant, un « mysterium » selon Paracelse ; les possibilités d’une vie et d’un progrès spirituels ou symboliques qui constituent le but dernier, mais inconscient, de la régression. La descente du Christ aux enfers décrit également cet engloutissement de la valeur disparue dans l’inconscient où, par la victoire sur les puissances des ténèbres, il rétablit un nouvel ordre et d’où il remonte jusqu’au haut des cieux, c’est-à-dire jusqu’à la clarté suprême du conscient. Cet enseignement peut être tiré d’autres motifs tels que l’arbre (qui s’élève vers le ciel à mesure que ses racines descendent vers les profondeurs), la croix (instrument de mise à mort et de renouveau), l’eau (qui provoque la destruction du monde par le déluge et la renaissance dans l’esprit par le baptême) etc…
Cette grille de lecture de la bible est employée de nos jours par le psychologue clinicien Jordan Peterson, qui, à travers une analyse détaillée des textes bibliques, conclut à l’interpénétration du mythe et du fonctionnement neuro-psychologique. Celui-ci considère la Bible comme l’expression écrite suprême des schémas psychologiques profonds inhérents à la quête de transcendance de l’humanité.
S’appuyant largement sur les travaux de Carl Jung, Peterson tire de chaque épisode de l’ancien et du nouveau testament un enseignement symbolique résumant les lois psychologiques, morales et sociales qui gouvernent les hommes. Ainsi, La création de l’humanité à l’image de Dieu indique notre appel à nommer, à soumettre et à mettre de l’ordre dans le chaos ; Adam et Ève servent de paradigmes pour les forces et les faiblesses respectives de l’homme et de la femme ; Caïn représente l’esprit de vengeance et de ressentiment lorsque ; Noé incarne l’esprit d’intégrité, de préparation et d’ascension face à la dégénérescence de la société ; Babel représente les conséquences terribles du mariage de l’esprit luciférien orgueilleux et de la recherche de la maîtrise technique ainsi que la division et la confusion qui s’ensuivent en raison d’intérêts sociaux contradictoires ; Abraham symbolise la réponse obéissante à l’appel à l’aventure, même lorsque cet appel nous oblige à sacrifier ce qui nous est le plus cher au profit de ce qui est le plus élevé ; Moïse incarne l’esprit de leadership qui permet de sortir de l’oppression totalitaire, de traverser le désert de l’instabilité et du matérialisme hédoniste et d’atteindre la terre promise.
Tous les grands récits de la bible sont donc des traductions symboliques de la communication divine, qui éclosent dans l’inconscient et se hissent à la conscience par la sensibilité et la compréhension. L’homme, doit, s’il veut s’élever à une vie spirituelle supérieure, établir un rapport entre les figures sacrée et les contenus de son âme personnelle. Jung pensait que seul le symbole vivant pouvait nous délivrer de la névrose. Il faut donc que l’intellect fasse « allégeance au symbole », qu’il se mette « au service de la vie symbolique ». Car lorsqu’il rompt cette allégeance, il devient « diabolique ».



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