Contre la mélancolie


Il est préoccupant de constater l’absence de ressources psychologiques, intellectuelles et morales chez un peuple abattu et aboulique ; au moment même où, arrivé à un moment critique de son histoire, celui-ci nécessiterait plus que jamais la mobilisation d’une force vitale indispensable à sa régénération. Le climat de paralysie et de morosité qui plane sur le France, le désarroi et l’amertume qui se lit sur les visages sont les signes d’une disposition psychologique à la mélancolie, particularité toute française depuis la fin de l’empire napoléonien et composante du tempérament national, sans doute indépendante des vicissitudes politiques du pays.
La mélancolie, loin d’être une banale inclination de l’individu à la tristesse et à la rêverie, est en réalité une grave maladie de l’âme, identifiée dès l’antiquité et assimilée aujourd’hui dans les milieux psychiatriques à la psychose maniaco-dépressive.
Sa forme la plus aigüe, l’acédie, qui touchait jadis les anachorètes et les ermites retirés au désert, est peut-être la disposition d’esprit la plus prégnante chez nos contemporains, bien qu’ils en ignorent le plus souvent le sens. « Chez Homère, l’acedia, avec son a privatif, c’est, à l’origine, la négligence, l’oubli du soin que l’on doit aux morts, le fait de les laisser sans sépulture, l’indifférence, l’oubli de ceux qui nous ont précédés. Il en résulte de grands désordres dans la cité. Notre époque qui a chassé le mot « acédiaque » de ses dictionnaires, est cependant, dans sa propre dénégation, une époque acédiaque », rappelle l’historien de l’art Jean Clair.
Indifférence, oubli et négligence ; voilà bien ce qui caractérise notre temps, le manquement au devoir de l’homme civilisé, la fatigue d’être soi-même et, finalement, le dégoût du monde. A l’origine du sentiment mélancolique, il y a d’abord l’oisiveté et l’absence de but, le flottement dans une sorte de vide existentielle, théorisé par le psychiatre Victor Frankl ; l'impression que la vie n'a plus de direction et que les efforts quotidiens ne reposent sur aucun fondement solide. S’ensuit un obscurcissement de l’esprit, une perte d’adhérence au réel et un égarement dans un monde qui, de surcroit, a fait du relativisme sa seule norme, et ne peut donc pas soulager l’âme du mélancolique par un idéal transcendant. « Ainsi regardons-nous une chose sans la voir, l’entendons-nous sans la remarquer, alors même que nous en aurions été grandement affectés si nous avions eu l’esprit libre », observe le philosophe anglais Robert Burton dans son Anatomie de la Mélancolie.
Du péché contre Dieu au cliché romantique
L’imaginaire collectif est indulgent vis-à-vis de la mélancolie car il la rattache le plus souvent à la sensibilité des poètes, des peintres, des écrivains qui, particulièrement depuis l’époque romantique, ont, c’est vrai, exprimé leurs sentiments dans une tonalité ombreuse, crépusculaire et contemplative ; au point d'assimiler systématiquement l'image de l'artiste à celle d'un individu inadapté, reclus et désenchanté. Au point de vue de l’étude des types psychologiques et de l’antique théorie des humeurs, la mélancolie, par tradition cause de souffrance et de folie, est, depuis Aristote, le tempérament des hommes marqués par la grandeur : les héros et les génies. Sa désignation même de « maladie sacrée », implique cette dualité.
Touchant l’homme de génie d’une grâce obscure, propice à l’expression d’une personnalité hors du commun, la mélancolie n’en reste pas moins l’humeur sombre par laquelle le mal s’infiltre pour y exercer sa morbide influence ; une ambivalence qui a notamment été le moteur de toute l'oeuvre poétiqe de Charles Baudelaire. Notre culture, encore imprégnée de romantisme, semble ignorer cette dimension fatale de la mélancolie, alors qu’elle avait été parfaitement repérée par les anciens, notamment les théologiens, docteurs et pères de l’Église.
Au IVe siècle, le moine Évagre le Pontique intègre la tristesse dans ses huit maladies de l’esprit, classification qui inspirera deux siècles plus tard à Grégoire le Grand la liste des 7 péchés capitaux (dont la tristesse sera finalement exclue). La tristesse mélancolique était considérée comme un danger car elle pouvait enfermer l’être humain dans le désespoir, l’éloigner de Dieu et l’empêcher de poursuivre son chemin spirituel. La perte du lien, la rupture de la relation à soi, au monde et à Dieu sont, en effet, les signes de l’emprise du diable (le terme grec diabolos désignant celui qui désunit/sépare).
« Les théologiens, depuis Origène, ont admis que la mélancolie prédispose aux entreprises du diable. Les noires fumées de l’atrabile sont un agréable séjour pour le Malin. Il s’y insinue et s’y dissimule, sans que nous puissions résister. Plus que par nos voluptés, l’enfer a barre sur nous par le découragement mélancolique : ce sont ses avant-postes », selon l’historien Jean Starobinski.
La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute ; le doute est le commencement du désespoir ; le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté. Lautréamont
Jusqu’à l’époque moderne, il était donc admis que le danger de la mélancolie et des influences saturniennes passait de loin les avantages hypothétiques qu’en pouvaient attendre les travaux de l’esprit. On retrouve cependant cette critique plus tardivement, notamment au XIXe siècle, par certains auteurs réagissant contre les effets délétères de ce « Mal du siècle » et de son esthétisation par les poètes, les peintres et les musiciens. « La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute ; le doute est le commencement du désespoir ; le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté », peut-on lire chez Lautréamont.
Perte de sens, stagnation et corruption morale
Ce doute, ce désespoir, cette méchanceté peuvent s’emparer d’un individu comme d’un peuple, nous en voyons malheureusement l’exemple en France aujourd’hui. A l’échelle collective, la mélancolie n’est alors qu’une vaste gangue mentale dans laquelle les esprits s’immobilisent et stagnent comme une mare d’eau croupie, au fond de laquelle la fange de l’avilissement morale se fait de jour en jour plus noire, plus épaisse et plus visqueuse.
Ainsi, l’ordre psychologique reflète l’ordre naturel. De la même manière que le manque de mouvement ou de renouvellement coupe l'oxygénation de l'eau, le défaut de circulation dans l’activité cérébrale entraîne immanquablement une sorte de gangrène intellectuelle, spirituelle et morale ; et pave la voie au sinistre cortège de la mélancolie : tristesse, angoisse, accablement, abattement, amertume, inertie , mécontentement… « Chez les oisifs, les pensées mauvaises et corrompues se multiplient comme les vers et les algues répugnantes dans une mare d’eau stagnante. Lorsqu’elle ne remue pas, l’eau se corrompt, elle se putréfie, et il en va de même de l’air lorsqu’il n’est pas constamment agité par le vent, c’est ainsi que l’âme est contaminée », note Robert Burton.
Pour qu’il y ait circulation, il faut une direction et pour suivre une direction, il faut qu’il y ait un espoir. Tout espoir en ce monde est lié au bouillonnement du présent alimenté par le feu d’une perspective. « Il n’y a de bonheur dans l’instant présent que s’il est abreuvé d’espoir : privé de cette fluide anticipation du futur, notre présent s’appauvrit et devient angoisse. Incapable d’effectuer l’acte protensif qui le lie à un futur, le mélancolique voit s’effondrer le fondement même de son présent », analyse Jean Starobinski.
C’est bien d’un manque d’espoir dont souffre les peuples occidentaux (à différents degrés). L’occident a substitué au cours des deux derniers siècles la foi au progrès à l’espérance chrétienne ; puis, ce nouvel optimisme s’érodant avec l’assombrissement d’un monde marqué par une succession de guerres et de crises, nul espoir nouveau n’est venu revivifier les cœurs et le futur parait aujourd’hui d’avantage dépositaire d’une angoisse que d’une promesse. Sans nouvelle raison d’être, les peuples stagnent ainsi dans la morne répétition d’un présent dénué de sens, car privé d’horizon transcendant, avec pour toute consolation, les dérivatifs dérisoires d’une société du spectacle qui ne vise qu’à son autoreproduction infinie. En résulte des populations hagardes, avachies et désemparées. "Si vous ne croyez pas, vous ne vous maintiendrez pas", avertissait le prohète Isaïe.
L’avenir est derrière eux et la solitude est leur condition définitive. Leur mélancolie est d’autant plus aigüe qu’elle est puissamment entretenue par une société du temps libre, au sein de laquelle l’oisiveté prend des proportions sans doute jamais vues. Fanatiquement recherchés par les individus, ces pauses, ces temps-morts, ces vacances, ces périodes de chômage interminables sont pourtant la porte ouverte à tous les maux, surtout lorsqu’ils ne sont pas employés à une quelconque activité. « L’inactivité de l’esprit est bien pire que celle du corps : un esprit inemployé est un mal en soi, c’est la rouille de l’esprit et l’affliction de l’âme, un fléau, un véritable enfer, le plus grand préjudice de l’âme, comme le nomme Galien », rappelle Robert Burton.
Plus loin, l’auteur anglais renchérit : « lorsque notre corps est oisif et ne sait comment s’occuper, il se mortifie et se tourmente par des inquiétudes, des chagrins, de fausses peurs, des contrariétés et des soupçons ; il se torture et se déchire les entrailles, bref, il n’est jamais en repos. Tous ceux qui sont oisifs n’auront jamais la santé du corps et de l’esprit, ils seront toujours souffreteux, toujours malades, toujours chagrins, gardant rancune, pleurant, soupirant, s’affligeant, soupçonneux et irrités contre le monde entier, s’offensant de tout et souhaitant leur propre disparition et leur mort, quand ils ne sont pas en proie à quelque fantaisie ridicule ».
Il faut donc se départir de la tendresse que nous pourrions ressentir pour le tempérament mélancolique. A l'exception de quelques individus d'exception, cette maladie de l'âme est un fléau, pour les individus comme pour les peuples. Elle abat son hôte jusqu'au desespoir, entrave l'action, nourrit l’isolement, affaiblit la volonté. Insidieuse, elle se complait dans sa propre tristesse, au point de faire croire à l’individu que sa souffrance constitue une part essentielle de son identité. Elle est, au contraire, comme les théologiens l'avaient compris, un péché qu'il faut combattre, au nom de la destinée lumineuse de l'homme, être de relation, d'action et d'amour.



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