L'amour des animaux dans la religion chrétienne
- William Beville

- il y a 1 jour
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« Le juste prend soin de la vie de ses bêtes, mais les entrailles du méchant son cruelles »
Pr 12, 10.
Les animaux ont, de tout temps, occupé un rôle important au sein des différentes spiritualités humaines, de la mystérieuse aube préhistorique aux multiples religions polythéistes et monothéistes qui se sont développées à travers l’histoire et les civilisations. Liaison avec le monde invisible, hôte de l’âme humaine dans la perspective de la réincarnation, symbole de la divinité, objet de culte ou d’idolâtrie, le statut de l’animal a considérablement varié selon les époques et les cultures. Parmi les religions qui ont accordé le plus de valeur aux bêtes, le christianisme se distingue nettement, par l’amour que ses adeptes se doivent de porter à l’ensemble de la création divine.
Dès les premiers chapitres de l'Évangile, différentes figures animales apparaissent comme témoins et symboles de la révélation, entourant le Christ de leur présence mystérieuse et bienveillante. Comme le souligne l’historien d’art Jean Clair : « Quelles religions autres que la religion chrétienne ont à ce point aimé les animaux, le bœuf et l’âne, l’oiseau du Saint-Esprit ? Je n’en vois pas. Ou bien elles en interdisent jusqu’à la plus modeste représentation, comme s’il s’agissait d’idoles, ou bien elles leur confèrent un rôle si imposant qu’elles réduisent l’homme à n’être qu’une espèce parmi d’autres, et probablement pas la plus nécessaire ».
Pour comprendre cet égard dû aux bêtes dans le christianisme, il faut revenir à l’origine du mythe biblique et aux circonstances du rapport homme/animal. Conséquence du péché originel, toute la création est entrainée dans la chute. Victimes de l’expulsion hors du paradis, les animaux accompagnent l’homme dans sa destinée de souffrance, bien qu’eux-mêmes étrangers à la transgression humaine. L’homme est donc responsable d’avoir condamné avec lui les créatures innocentes que Dieu avait conçu pour lui porter agréable compagnie dans le jardin d’Eden. L’Éternel semble tenir compte de cette innocence car il ne maudit aucune de ces bêtes, à l’exception du serpent, figure du mal et cause de la chute d’Adam et Eve.
Les animaux, loin d’en tenir rigueur aux hommes, se révèleront au contraire fidèles à leur mission première en offrant gratuitement leur présence affectueuse, se comportant pour certains comme de véritables soutiens. Eux n’ont pas désobéi ; ils ne portent pas le stigmate de la colère divine, ce qui explique sans doute cette douceur, cette spontanéité et cette espièglerie ; écho de la félicité originelle dont le charme fascine l'homme depuis la nuit des temps. Le poète et peintre italien Alberto Savinio souligne cette proximité : « Qu’est-ce qui fait que les hommes se sentent attirés par les jardins zoologiques ou, plus, modestement, par un simple poulailler ? Le souvenir jamais effacé du paradis terrestre et du temps ou bêtes et humains menaient ensemble une existence cordiale et douce ».
L’homme se doit de prendre soin des créatures qu’il a entrainé dans sa chute. Beaucoup d’entre elles se montrent aptes à adoucir sa peine, à briser sa solitude, à le réconforter durant une épreuve, une maladie. A leur manière, les animaux dits familiers - chien, chat, cheval - sont susceptibles de rapprocher l’être humain de Dieu ; par la tendresse et la fidélité qu’ils lui témoignent, ils lui rappellent discrètement l’amour indéfectible et l’infinie miséricorde dont l’Éternel fait preuve à l’égard des hommes depuis l’aube des temps.
Dans la tradition chrétienne, nombreux sont les exemples qui illustrent ce lien privilégié entre l’homme et l’animal ; et les phénomènes miraculeux entourant la vie des saints se manifestent régulièrement par des interactions extraordinaires avec les bêtes. Saint Hubert et la vison du cerf crucifère, Saint Jérôme soignant un lion blessé, Saint François prêchant aux oiseaux et apprivoisant un loup sauvage…Le Christ lui-même se fait Agneau immolé, mettant ainsi un terme aux sacrifices d’animaux du Temple de Jérusalem, pratique répandue dans toutes les religions païennes. Les anachorètes, moines et saints des premiers siècles comprirent cela et vécurent une convivialité étonnante avec l’animal, y compris les bêtes sauvages. L’élan mystique vers l’Un entraîne ainsi la douceur envers les animaux, sans exception.
L’animal est reconnu capable d’entretenir une relation avec son créateur, par d’autres moyens que les hommes sans doute, mais son innocence et sa sensibilité intactes lui permettent de reconnaître Dieu et de discerner ses élus parmi la foule des hommes. Les prophètes de l’ancien testament et les martyres du christianisme primitif furent parfois les témoins de cette mystérieuse clémence animale, quand, au moment d’être déchirés par les fauves, virent ceux-ci s’éloigner ou se coucher devant eux dans une attitude de révérence (Daniel, Sainte-Blandine, Saint-Mamnès etc…) Selon Saint Isaac le Syrien, le véritable homme de Dieu « est celui que les fauves approchent pour lui lécher les mains et les pieds car ils ont senti, émanant de lui, cette odeur qu’exhalait Adam avant la transgression et que Jésus nous rend par son avènement » (Œuvres spirituelles, 20e discours ascétique).
Ces rencontres fabuleuses abondent dans l’histoire chrétienne. Bien sûr, il est difficile de distinguer ce qui relève du mythe des évènements proprement historiques, mais ce qui importe, c’est le message d’amour qu’expriment ces récits ; amour réciproque de l’homme saint pour l’animal, sous le regard éternellement bienveillant de Dieu. L’histoire de Saint Jérôme et du lion est peut-être l’une des plus émouvantes. Relatée dans la Légende Dorée de Jacques de Voragine, elle met en scène la rencontre du docteur de l'Église avec un lion blessée à la patte par une écharde. Plein de pitié, Jérôme retire l’épine de la patte du fauve, avant de rejoindre son monastère, où le fauve jette d’abord l’effroi et la crainte. Mais devant sa douceur et son affection pour le saint, les moines se prennent d’amitié pour l'animal et le chargent de garder l’âne du monastère.
Il s’agit d’une parabole lumineuse sur la compassion et la charité envers les êtres affligés. Là où d’autres auraient vu une menace, Jérôme voit une souffrance, il reconnaît le lion comme un prochain. L'animal, par sa beauté et son étrangeté, suscite chez le saint émerveillement et louange ; et par la vulnérabilité de sa condition ou les mauvais traitements subis, lui déchire le cœur. Saint Jérôme, en soignant le fauve, ne fait pas qu’exercer la charité, il restaure une harmonie brisée. Il agit comme si le péché originel pouvait, par instants, être réparé. Le lion devient alors plus qu’un symbole : il est le témoin d’un monde réconcilié, d’une création qui retrouve, fugitivement, sa douceur. Il devient ainsi une figure christique (l’écharde dans la patte renvoie au bois de la croix et aux stigmates de Jésus), nous rappelant que Dieu, dans son infinie liberté, peut choisir de se révéler aussi à travers les yeux d’un lion blessé.
Jean Clair note encore : « Quelle religion aurait osé imaginer, par tant d’autres images bouleversantes, de faire accompagner l’un de ses personnages les plus vénérés, Jérôme, d’un lion énorme et attentif ? Qui a jamais peint cette proximité douloureuse de l’homme et de l’animal, habités du pressentiment de leur commune origine, de leur partage d’un destin semblable et de l’appréhension de leur même fin ? Proximité d’une fusion, du docteur aux yeux aveugles qui se tourne vers son Dieu, et du fauve inquiet qui se tourne vers son saint ».
La critique a régulièrement été portée à l’encontre du Christianisme d’établir une hiérarchie du vivant, en plaçant l’être humain au sommet de la création. L’homme, en effet, reçoit dans la Genèse le commandement de « dominer sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre ». Mais s’il apparaît plus évolué dans son statut, cela l’engage à une grande responsabilité envers toutes les autres créatures qui ont besoin de sa protection, de son savoir et de son intelligence.
Dans la vision chrétienne du monde, les animaux ne sont pas seulement soumis à l’homme ; ils participent, eux aussi, au mystère de l'œuvre divine. « Tout ce qui respire loue le Seigneur » dit le psaume ; le souffle du lion, le battement d’aile de l’oiseau, le chant du coq, le pas furtif dans la nuit. Les bêtes ne sont pas de simples figurants dans une histoire humaine du salut, elles en sont les compagnons silencieux, les gardiennes d’une innocence que l’homme cherche à retrouver. Cette vérité, Saint Paul l’exprime enfin dans son épître aux Romains : « Nous le savons, en effet, toute la création gémit jusqu’à ce jour en travail d’enfantement » Rm 8-22.



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