Le palmier, le feu et la montagne
- William Beville

- il y a 1 jour
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L’impulsion créatrice humaine, dans son origine et par les multiples formes qu’elle suscite, est un phénomène mystérieux qui reflète l’acte créateur initial de Dieu. La Bible nous enseigne dès la Genèse que Dieu a façonné l’homme à son image, qu’il a en quelque sorte dupliqué ses attributs à l’échelle infime de l’humanité. La créature a donc reçu un échantillon de la semence génératrice du Tout-Puissant, qu’elle répercute comme un écho à travers le temps et l’espace.
Dieu fait naître l’ordre du chaos, il prête une forme au monde, il l’ordonne selon des règles précises dans un mouvement d’amour et de bonté (dans le premier chapitre de la Genèse, le Père énonce la constatation explicite de la bonté de sa création à quasiment chaque étape de celle-ci). Il en va de même d’un artiste qui entreprend de dessiner, peindre, sculpter, composer ou filmer ; c’est-à-dire de faire naître de son esprit une forme sensible ; il veut représenter ce qu’il aime et sa capacité d’observation et de retranscription s’accroît en mesure de la puissance de son amour. Celui-ci est donc à la source de la volonté créatrice, il en détermine la force, l’envergure et la constance.
Chaque homme peut cependant s’interroger sur la nature des formes suscitées par cet amour, sur ce qui le pousse à vouloir dépeindre tel objet plutôt qu’un autre, tel motif plutôt qu’un autre, telle couleur, telle composition, telle lumière etc… Est-ce une simple question de goût ? de sensibilité individuelle ? d’éducation ? Ou existe-t-il un élan supérieur qui fait naître chez lui une affinité mystérieuse pour certaines choses, dans le but ultime de les reformuler par le filtre de son esprit et de sa main.
Les préférences esthétiques ne sont pas innocentes, ce que nous aimons contempler, ce qui nous charme, nous fascine ; ce qui, au contraire, nous indiffère ou nous dégoute, sont des indices du degrés sur lequel nous nous situons sur l’échelle reliant la terre aux sphères célestes, ce symbole sublime de la tradition judéo-chrétienne qui a trouvé sa plus parfaite illustration dans l’épisode du rêve de Jacob (Gn28 : 10-22). Toute forme sensible correspond à la représentation symbolique d’une réalité surnaturelle ; ainsi, selon les termes de Saint Paul, nous voyons tout de manière confuse, comme à travers un miroir. Cette idée sera également exprimée magnifiquement par Baudelaire dans son poème Correspondances : « La Nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles/L’homme y passe à travers des forêts de symboles/Qui l’observent avec des regards familiers ».
L’inspiration créatrice nous attirerait donc vers certains de ces symboles, traducteurs énigmatiques d’une réalité supérieure. Carl Jung a proposé une théorie fascinante de cette inspiration. Le processus créatif est décrit comme une choses vivante implantée dans l’âme humaine, un complexe autonome qui possède sa vie propre en dehors de la conscience. Selon le psychanalyste, Dieu s’est cartographié dans la psyché humaine et se sert de la conscience comme d’un canal pour s’exprimer dans le monde physique à travers un langage symbolique. Peu d’hommes en ont conscience, sans doute, mais certains artistes supérieurement sensibles ont senti cette force orienter leur inspiration (Michel Ange répétait que sa main n’était guidée que par Dieu). Il est impossible de déterminer dans quelle mesure tel ou tel esprit est alimenté par ce flux sacré, cela reste un mystère insondable, comparable à l’élection divine de certains hommes qui ont reçu pour mission de transmettre au monde la parole de Dieu.
Fondamentalement, Il existe une certaine disposition d’esprit favorable à la création. Celle-ci se manifeste quand l’âme ressent mais ne peut expliquer, en particulier lorsqu’elle est la plus proche de Dieu (durant l’enfance), lorsqu’elle est saisie d’une sensation de béatitude devant la nature, d’une ivresse ou d’une volupté au contact des merveilles de la création. L’artiste, par l’enthousiasme qui le saisit dans l’acte créateur, se rapproche en effet de la plénitude et de la félicité enfantine ; comme le souligne Jung, il joue, il s’amuse. « Ce n’est pas l’intellect mais l’instinct de jeu qui, sous l’action d’une poussée intérieure, s’occupe de produire du nouveau. L’esprit créateur joue avec les objets qu’il aime. Aussi toute activité créatrice peut-elle facilement être prise pour un jeu par la foule qui en ignore les moyens. Très peu de créateurs ont échappé au reproche d’enfantillage ».
Et il ajoute, « on sait que toute bonne idée et tout acte créateur proviennent de l’imagination et tirent leur origine de ce qu’on a coutume d’appeler fantaisie infantile. L’artiste n’est pas seul à devoir à la fantaisie ce qu’il y a de grand dans sa vie : tous les hommes qui créent en sont là. Le principe dynamique de la fantaisie est l’activité enjouée, le jeu, propre aussi à l’enfant, incompatible apparemment avec le principe du travail sérieux. Mais sans ce jeu de la fantaisie, jamais encore œuvre féconde ne vit le jour. Nous devons immensément au jeu de l’imagination. C’est donc faire preuve de myopie que de traiter la fantaisie avec mépris à cause de ce qu’il y a en elle d’aventureux et d’inacceptable ».
Je me suis moi-même interrogé sur le sens des images qui surgissent de façon récurrente dans mon esprit. Elles apparaissent spontanément et appellent à se matérialiser d’une manière ou d’une autre. Je ne les ai pas choisis, elles se sont imposés à moi, fruits d’une dilection mystérieuse pour un ensemble de thèmes, de l’iconographie chrétienne aux enluminures médiévales, en passant par la peinture primitive italienne. Je ne peux pas dire que je suis influencé par les paysages ou les êtres qui m’entourent directement ; en effet, tous les motifs qui se font jour dans mon travail proviennent de pays, de traditions et d’époques différentes des miennes.

Parmi ceux-ci, le feu, l’arc en ciel, la montagne, les palmiers, les cyprès, les visions mystiques, l’extase des martyrs, les fauves, l’architecture italienne, les apparitions, la sensualité dessinent un attrait évident pour le monde catholique méditerranéen et sa tradition artistique et religieuse. Certains artistes ont exprimé le même amour pour cet univers à travers leurs œuvres, littéraires ou plastiques. Ainsi, les descriptions poétiques d’André Suarès, dans son « Voyage du Condottiere » expriment la même fascination pour l’ardente volupté du paysage italien. La beauté de la ville de Sienne est ainsi rendue : « les bords de la coupe sont ciselés de palais et de créneaux : avec les tours, toute Sienne, de partout, prend son élan vers le ciel. Sienne est une fleur de feu ; Sienne est une flamme, un incendie qui veut voler ».
Tous ces motifs sont autant de symboles, lesquels sont d’une importance cruciale dans l’expression du message chrétien. Ainsi le palmier, évoqué à de multiples reprises dans les saintes écritures, peut être considéré comme un arbre christologique en ce sens que, comme le phénix dont il porte le nom en grec, il éveille l’idée d’immortalité, de résurrection. C’est l’arbre du paradis par excellence. Il s’incline sur le passage de la Sainte Famille, pendant la fuite en Egypte, pour que saint Joseph puisse cueillir ses dattes et les offrir à l’Enfant Jésus. Pour fêter l’entrée du Christ à Jérusalem, les enfants des Hébreux répandent des palmes sous les pas de l’Ane des Rameaux. La palme est à la fois le symbole du paradis, que les chrétiens se représentent comme une fraîche oasis dans le désert et l’emblème des récompenses promises aux martyrs.
L’arc-en-ciel est, quant à lui, évoqué dans la Genèse comme signe de la nouvelle alliance entre Dieu et les hommes après le déluge. Il forme un pont entre le ciel et la terre ; on le retrouve également dans le livre de l'Apocalypse, auréolant l'ange descendu du ciel. Le feu est le symbole de la transformation perpétuelle de la matière, de la métamorphose éternelle, de la naissance et de la mort. Il est à la fois considéré comme une force thanatophore et comme une puissance génésique, ce qui résulte de son ambivalence intrinsèque. On le retrouve à de multiples reprises dans l’ancien et le nouveau testament comme symbole de la présence divine, notamment lors de l’épisode du buisson ardent et de la manifestation du Saint Esprit durant la Pentecôte.
Enfin, la montagne témoigne, dans la Bible, de la puissance créatrice de Dieu : elle est un lieu refuge pour celui qui est persécuté (comme Loth qui fuit la destruction de Sodome, Gn 19,17), signe de la protection que seul Dieu peut vraiment donner. Jésus voit la montagne comme le signe de la présence du Père qui veille sur le monde. En effet, la montagne est, dans l’Ancien Testament, le lieu symbolique de la rencontre entre Dieu et les hommes. Jésus aime se retirer dans la montagne ou sur des collines pour aller prier. C’est lors d’une prière sur la montagne qu’il est transfiguré et que se manifeste sa gloire. La montagne de Dieu délimite ainsi pour la première fois un espace sacré, distinct des espaces profanes, où l’homme ne peut se rendre s’il n’a pas été choisi par Dieu.



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