L'informe sans au-delà
- William Beville

- il y a 2 jours
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Musée des beaux-arts de Caen. Exposition d’une certaine Monique Frydman, présentée comme une « artiste majeure de la peinture abstraite ». Nous verrons bien. Je descends les escaliers menant à la première partie de l’exposition, située dans l’espace dédiée aux collections contemporaines. Il s’agit en effet de peinture abstraite. La couleur est étalée arbitrairement sur des toiles de grand format, surfaces irrégulières aux tonalités claires, la peinture est raclée par endroit, rythmée de traces, de griffures, de stries, de pointillés… Des formes émergent parfois de l’ensemble, un carré aux contours incertains, un rectangle verdâtre hachuré sur un fond d’un jaune pâle inégal.
L’ennui me gagne déjà ; je ne suis d’ailleurs pas certain que l’on puisse aujourd’hui éprouver autre chose qu’un profond ennui devant ce genre de peinture. Il suffit d’observer l’attitude des rares visiteurs que l’on croise dans ces expositions. La plupart déambulent mollement de salle en salle ; passant rapidement d’un tableau à l’autre sans éprouver quoi que ce soit. Quelques-uns, plus soucieux de l’effet qu’ils renvoient, affectent un air absorbé pour donner l’impression d’être touchées ou de comprendre l’intention de l’artiste. Snobisme et posture.
La valeur des différents courants de la peinture abstraite a été démesurément gonflée par la critique avant-gardiste d’après-guerre. Celle-ci prétendait déceler dans ces drippings, ces colorfields, ces points, ces lacérations, ces projections de couleur, un renouveau pictural de même importance historique que l’impressionnisme ; et accompli par des personnalités conforment au mythe de l’artiste révolutionnaire (Pollock le maudit, Rothko le mystique, Joan Mitchell l’icône féministe, De Kooning l’alcoolique dépressif…) Monique Frydman, considérée comme une « figure de l’abstraction française », n’est en réalité qu’un rejeton attardé de ce mouvement qualifié d’expressionisme abstrait (comme la plupart des plasticiens français dans leurs différentes pratiques, comparés à la scène américaine).
J’accélère le pas et franchis les lourdes portes battantes donnant sur le cœur de l’exposition. Au centre de la première salle trône une imposante installation, sorte de retable monumental constitué sur ses deux faces de panneaux de bois recouverts de pigments de couleurs. Polyptyque Sassetta est le nom de l’œuvre salle. Il s’agit apparemment d’une référence au Polyptyque du Borgo Sansepolcro, réalisé par l’artiste siennois Sassetta en 1444 et dispersé à travers les âges. Méconnu du grand public, Sassetta est un immense peintre de la Sienne mystique du XVème siècle, que j’admire particulièrement pour sa maitrise de l’espace et de la couleur, ainsi que pour ses compositions pleines d’énigmes, de bizarreries, d’apparitions, de miracles et de diableries. Frydman lui rend ici un « hommage ».
Contrairement à l’œuvre originale, qui offrait en son temps la représentation d’un épisode biblique, ces panneaux ne figurent rien. L’œil est censé, j’imagine, se laisser submerger par la couleur, entrainer l’esprit dans une méditation dont l’objet est incertain. En bref, substituer à l’ancienne piété chrétienne une spiritualité de pacotille qui prétend se suffire de la contemplation d’une toile abstraite pour atteindre un vague état méditatif. En occident, la religion chrétienne a, depuis ses origines, représenté des choses très précises, pour aboutir à une imagerie symbolique riche et complexe destinée à éveiller et stimuler la dévotion de ses fidèles. Chacune de ces images renvoyait à une histoire, à un enseignement, à une morale ; elles rappelaient l’histoire des relations entre les hommes et la divinité ; et portaient la promesse du salut des âmes.
Quelle promesse lire dans ces panneaux de couleurs sans formes ? A quelle histoire et quelle tradition se raccrocher ? L’abstraction n’a pris son essor qu’au terme d’un mouvement qui a progressivement relativisé l’importance du sujet dans la peinture, pour finalement l’évacuer totalement ; phénomène strictement concomitant de la laïcisation des sociétés européennes, de la marginalisation des questions spirituelles puis de l’effondrement de la pratique religieuse. La pénurie de représentation est le stigmate d’une pénurie de sacré ; et l’art, privé des mythes capables de l’alimenter et de la justifier, n’est plus qu’un jeu arbitraire et stérile.
L’artiste a souhaité ici se « dégager de l’emprise formel de l’œuvre originale » et témoigner de son « attachement pour la matière ». Caprice individuel, bafouillage infantile de l’artiste affranchi de tout référent supérieur. Je poursuis sans entrain la visite, m’attarde sur les titres. Autre rive, In the Tangerine Space, Euphoria of colors ; ils offrent une promesse que les œuvres ne tiennent pas. Là encore, on investit l’art d’une puissance dont il est dépourvu. Les intentions sont sublimes, l’ambition créatrice est grande, le résultat insignifiant...Quelques mètres carrés de toile badigeonnés de pigments de couleur, censés catalyser les grands sentiments sommeillant chez le regardeur. Mais c’est bien souvent l’ennui qui gagne au lieu de l’extase esthétique, l’indifférence au lieu des vertus magiques que l’on prête à ces œuvres avec grandiloquence.
Les salles sont désertes. Dans un coin de la grande pièce centrale, trois surveillants se sont regroupés et discutent entre eux. Les textes explicatifs imprimés sur les cimaises déroulent les sempiternelles élucubrations sur les soi-disant vertus spirituelles de la peinture abstraite, de la couleur pure ; verbiage oiseux, mille fois répété, autour des notions de matière, de trace, d’empreinte. Toute cette tendance vieillit très mal ; une fois passé l’effet de mode, il ne reste finalement que des tableaux recouverts de plages de couleurs, dont les institutions muséales s’efforcent de défendre la valeur esthétique et l’intérêt historique, à grand coup de communiqués de presse, d’articles et de chroniques vantant le « langage intemporel », « la réflexion profonde » ou la « puissance immersive » de l’artiste. On tâche de faire illusion, d’impressionner le public avec un jargon sophistiqué et intimidant ; celui-ci, peu éduqué, peu aguerri, à moitié endormi, tâche malgré tout de se convaincre que si ces objets sont exposés dans un musée, c’est qu’il doit bien y avoir une raison valable. Jeu de dupe.
Je m’apprête à fuir le musée lorsqu’un bruit de gong résonne soudain à travers les salles. Je me dirige par curiosité vers la source du raffut. En plein milieu du vaste espace central, une dizaine de femmes sont allongées sur des tapis de yogas, les yeux fermés. Devant elles, une jeune animatrice d’une trentaine d’années, vêtue d’un ample pantalon à fleur et d’un chemisier blanc, fait raisonner délicatement trois cymbales suspendues verticalement à des portants de bois. Elles font face à une large toile horizontale de Monique Frydman intitulée L’Age d’or. Les participantes à ce qui semble être une séance de méditation, s’étirent, se relèvent, adoptent la position du lotus, se rallongent. Au pied de l’animatrice sont alignés des bols tibétains, qu’elle prend successivement en main afin de les faire résonner avec une sorte de large maillet en bois, en marchant lentement entre ses élèves.
D’après la petite brochure qui résume la programmation de l’année, j’apprends que le musée organise régulièrement ces cours de yoga, des séances « traversées par l'énergie, la lumière, la couleur qui se dégagent des tableaux environnants ou encore par le geste du peintre ». Certains rendez-vous s’achèvent par une méditation en tête à tête avec une œuvre, d’autres, pendant les mois d’été, autour d’un apéro partagé, ce sont les Yog’apéros ! Le Musée devenu cocon de bien-être, havre de relaxation, parenthèse de détente et de méditation. Les œuvres, elles, sont devenues le support de cette thérapie douce. Mais le musée n’est qu’un lieu de dilection comme un autre, pas un lieu de guérison ni de rédemption miraculeuse. Philippe Muray au secours !
Bien plus délirant, une dénommée « Zaza Explore », invite le public à décrypter les tableaux du point de vue des « violences symboliques adressées aux minorités ». Zaza a visiblement bien étudié la question, elle a mis en place un programme redoutable pour lutter contre les violences symboliques, elle sait comment se positionner, Zaza, par rapport aux narrations problématiques de la grande peinture : « chaque séance, nous formulons ensemble des réponses individuelles et collectives à ces situations, expérimentant ainsi des techniques concrètes de défense corporelle et symbolique ». Planquez-vous ! Zaza s’apprête à rééduquer Véronèse et Le Tintoret ! Tous ces vieux mâles blancs arriérés, morts depuis 500 ans, ne feront pas le poids face à Zaza…Hé Rubens, on s’en branle de ton chef-d’œuvre ! Pourquoi le petit enfant noir il est au second plan ? Hein ? Sale facho va ! Et pourquoi là ya un satyre planqué dans un bosquet qui a l’air de reluquer trois nymphettes innocentes ? Il est où le consentement là ? Vous avez pensé à la charge mentale des personnages mythologiques ? A l’emprise subies par les déesses de la Grèce antique ? Signalement direct !!!
La photo illustrant l’atelier représente un groupe d’une dizaine de paumées, pointant du doigt d’un air accusateur un tableau mettant en scène l’enlèvement d’Hélène par Pâris. Balance ton Troyen ! Elles sont jeunes pour la plupart, surement des étudiantes en science molles, histoire de l’art et autre voie de garage. On devine qu’elles n’ont eu que des expériences décevantes avec les hommes, alors elles se sont aigries prématurément et se vengent maintenant sur les tableaux avec courage et détermination. Trajectoire typique des féministes qui, la plupart du temps, transforment un mal-être affectif en pseudo-combat sociétal. Regroupées en petites meutes inoffensives, elles « résistent », elles « alertent », elles « décryptent », elles font « prendre conscience des enjeux », fabuleux programme qui se résume objectivement à la réunion des dépressives désœuvrées du Campus 1, sous prétexte de lutte anti patriarcale. L’endoctrinement du moment, il faut bien que jeunesse se passe…Sauf pour les deux ou trois boomeuses que l’on rencontre invariablement dans ce genre de rassemblement, incurables soixante-huitardes dont on devine que leur famille n’est pas la priorité, préférant rejouer indéfiniment la petite révolte de leurs vingt ans. Chantal et Marie-Claude n’abandonneront jamais le combat…
On est presque dans le même registre que la soupe à la tomate balancée sur des toiles de maîtres, à ceci près qu’ici, c’est l’institution même qui autorise ce genre d’initiative. Pas si étonnant quand il n’y a plus que des femmes à la direction, à la conservation et à la régie du musée. En France, il est désormais admis que le domaine de la culture est délégué aux femmes, un peu comme on confie la décoration d’intérieure à la maîtresse de maison…Pas une exposition donc, sans que l’on ne se voit rééduqué et rappelé le rôle des « minorités », le dégât des « stéréotypes de genre », les injustices du regard masculin ou « male gaze »…Mais c’est justement cet abominable « male gaze » qui est à l’origine de tous les chef-d ’œuvres artistiques conservés dans les musées, permettant accessoirement à ces institutions de survivre et à des pitres de s’en servir comme instrument d’accusation au nom de la lutte pour le bien. Il y a finalement les humbles créateurs qui enrichissent et embellissent l’humanité ; et les parasites bruyants qui la souillent…



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