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- Leon Bloy et la folie héroïque des soldats de 1870
L'Abyssinien, personnage décrit par Leon Bloy dans le premier conte de Sueur de Sang, Firefly_Gemini Flash (2026). En 1893, Leon Bloy fait paraitre Sueur de sang, un recueil d’historiettes, de tableaux et d’anecdotes, inspirés de souvenirs de la guerre franco-prussienne de 1870, à laquelle l’écrivain prit part en tant que franc-tireur. Acteur halluciné d’un des plus grands désastres militaires français, Bloy, alors enrôlé dans les gardes mobiles du général Cathelineau, est en effet entraîné dans « la retraite infernale » des armées de la Loire, à la fin de l’année 1870. En pleine débâcle, l’écrivain catholique rapporte ce qu’il voit dans un style mystico-naturaliste, d’un réalisme brutal et d’une intensité exceptionnelle, imprégné tout à la fois de tendresse, d’humour noir et de providentialisme. Témoignage remarquable d’un conflit quelque peu éclipsé par les guerres du XXe siècle ; Sueur de Sang en décrit la barbarie qui, en certains passages, soulève le cœur d’indignation et de dégoût… Leon Bloy brosse notamment le portrait de quelques-uns des soldats qu’il croisa lors de cette piteuse campagne militaire et l’on pourrait croire à une œuvre de fiction tant ces personnages sont proprement extraordinaires. « Grandes énergies perdues », héros romantiques, aventuriers, soulards inconscients traversant les lignes ennemis avec insouciance, corps broyés par la guerre, esprits fous et vengeurs, surhommes que la mort n’effrayait pas et qui plaçaient l’honneur au-dessus de tout… L’Abyssinien L’un deux, surnommé l’Abyssinien, est l’objet du premier conte. Soldat mystérieux, impassible, lointain, devant son sobriquet à la rumeur selon laquelle il aurait guerroyé contre les Anglais aux côtés de l’empereur Ethiopien Tewodros II. Homme taciturne, « auprès de lui, le silence d'autrui ressemblait à du bavardage. Sa voix, que j'entendis une ou deux fois, paraissait intérieure et ne produisait pas de vibration. On en avait l’âme gelée » écrit Leon Bloy. Ce soldat au nom inconnu impressionne le jeune écrivain, il le décrit comme une espèce de spectre qui apparait soudain d’on ne sait où sur une magnifique jument noire « qui s'envolait par-dessus l’obstacle au seul clappement de sa langue ». L’homme ne fait qu’un avec sa monture, « ah ! les deux magnifiques êtres que cela faisait ! L'origine de la bête était aussi peu certaine que la provenance de l'homme. L'Orient et l'Occident avaient dû se croiser pour la production de cette créature de rêve qui ressemblait à une licorne diffamée dans le blason d'un Hospitalier convaincu de félonie ou de cruauté », s’émerveille l’auteur. Nul n’a le droit d’approcher l’animal sans la permission de son maître. Un soldat s’avise un jour d’écarter un peu rudement la bête ; l’Abyssinien, buvant dans un café à deux pas de là, surprend le sacrilège, ne prend même pas la peine de passer par la porte, traverse la baie vitrée et se précipite sur le pauvre bougre, emmené à l’hôpital le soir-même… Cet Abyssinien est d’une beauté troublante, « tenant à la fois de l'éphèbe et du templier », et dont le sourire est célèbre jusque dans l'armée allemand, laquelle ne parvient jamais à l’atteindre de ses tirs. Un jour, une audace surnaturelle le pousse à pénétrer un village occupé par deux mille soldats ennemis, pour le seul plaisir de pénétrer à cheval dans une maison gardée et de gifler un colonel prussien ; l’homme parvient à sortir indemne de cette folie, nul ne sait comment. Il mène la guerre pour son propre compte, parfois avec une férocité diabolique. Les Allemands offrent des fortunes aux paysans pour obtenir des informations permettant sa capture. En vain… Selon la légende, il aurait tué 300 à 400 allemands de ses mains, puis il disparait au moment de l’armistice. Leon Bloy évoque en une dernière impression cet étrange guerrier : « malgré la distance, je le vois encore, pâle et rouge comme une prostituée, dans sa pelisse de Magyar ou de favori du Padischah, les dix doigts pavés de pierres précieuses et, du haut de son destrier fabuleux, vous regardant avec un sourire d'une langueur inexprimable ». Bertrand l’ivrogne Puis il y a le dénommé Bertrand, qui ne dessoule pas pendant toute la durée de la guerre (d’aout 1870 à janvier 1871). Capable d’accomplir des prouesses uniquement pour dénicher de quoi maintenir la cadence de sa beuverie perpétuelle, il se bat avec d’autant plus de férocité qu’il voit triple, ce qui fait de lui un soldat redoutable, nommé à maintes reprises pour la croix (décoration qu’il dédaigne, les honneurs ne sont rien, seule la boisson l’intéresse). Il arrive ainsi un beau jour à Liège, recouvert d'or et de bijoux allemands, après avoir dévalisé quelques villas germaniques, étranglé ou brûlé leurs propriétaires, puis, narguant toute l'armée allemande, rejoint sa troupe en titubant, aux environs d'Orléans, après une série non interrompue de cuites fabuleuses. Le commandant de la compagnie avertit ses soldats : « dans l'intérêt de votre peau, je vous conseille de ne pas l'embêter. Si j'avais seulement un millier de soûlauds comme celui-là, je me chargerais de ravitailler Paris avec de la carne de Prussien ». Dans la débâcle de l’armée de la Loire, la présence du sempiternel ivrogne réconforte les soldats, quelque chose de surnaturel finit par lui être attribué. Lors d’un engagement avec l’ennemi, Bertrand se fait trouer le ventre d’une balle, déversant le contenu de sa panse sur le sol, ultime affront… Mais impossible de se venger sur le champ. Il disparait le soir même puit réapparait deux jours plus tard. Il indique à sa compagnie avoir repéré un corps de garde où campe l’ennemi. L’attaque est donnée, une poignée de soldats emmenée par le fabuleux pochtron s’approchent discrètement de la première maison du village, où une dizaine d’Allemands jouent aux cartes sans se douter du danger. Bertrand déboule au milieu d’eux, les embroche à la baïonnette un par un, ne laissant que des broutilles à ses camarades. Les gardes mobiles sont alors appelés à couvrir la retraite et à sauver les derniers convois de l'armée. Le désespoir s’empare des soldats, exténués, frigorifiés, brisés de fatigue. Néanmoins, personne ne parle de se rendre, les prussiens attaquent sans relâche, les français tiennent leur position avec héroïsme et au coucher du soleil il n'en reste qu'un, « l'indestructible Bertrand, qui n'avait pas reçu une égratignure et qui, retranché dans une grange à moitié détruite, exterminait les assaillants ». Puis vient la fin de cette légende avinée. Ne tenant plus du tout à la vie, il finit par s'élancer hors de sa tanière et est finalement fauché par un coup de canon de puissant calibre « que les chefs prussiens avaient envoyé chercher pour en finir, une bonne fois, avec ce dernier titulaire de la transcendante soulographie des Gallo-Romains ». La Salamandre-Vampire Le dernier personnage ressuscité par Bloy est une figure autrement tragique, peut-être l’un des destins les plus atroces que cette guerre aura laissé dans son sanglant sillage. Si l’on peut sourire des aventures de Bertrand l’ivrogne, c’est plutôt l’effroi et le dégoût qui s’imposent à la découverte de la vie mutilée de celui que Leon Bloy surnomme « la Salamandre ». Celui-ci n’est qu’un simple fermier au début de la guerre, quand les Allemands pénètrent dans sa ferme de Morsbronn, le soir même de la bataille oubliée de Frœschwiller. Une cinquantaine de soldats violent et massacrent sa femme et sa fille pendant que le pauvre homme est attaché au pied du lit, forcé à assister à l’innommable scène... Lui est épargné. Avec une haine qu’il est difficile de concevoir, il se jette alors dans le premier corps-franc qu’il rencontre avec l’obsession fanatique de se venger sur tous les prussiens qu’il rencontrera. Mais quelques jours plus tard, il est malheureusement frappé d’une balle et jeté à la volée dans une église où sont entassés les blessés français, 300 ou 400 hommes condamnés à être brulés vifs par l’ennemi. Notre infortuné échappe miraculeusement aux flammes, au prix d’abominables mutilations. « Il avait pu sauver ses yeux, désormais privés de paupières, semblables à deux clous de métal sombre enfoncés en deux bouffissures sanguinolentes ; mais le nez, les lèvres, les oreilles avaient disparu et les trois quarts de la face étaient noircis, calcinés, comme si un pinceau de lave brûlante y avait passé », décrit Leon Bloy. La Salamandre est ainsi dénommé « parce qu'il avait pu se dérober à une agonie dont l'horreur bafoue l'imagination ». Eclopé, boiteux, amputé de trois doigts, sa carcasse brisée ne l’empêche cependant pas de poursuivre la guerre comme volontaire dans la compagnie de Bloy. Il se fait notamment valoir au cours des attaques nocturnes, où le surgissement de son visage de démon répand la terreur chez les Allemands. Bloy rapporte que « quand il s’acharnait au couteau sur l’ennemi, sa macabre gueule se déployait en une sorte de rire qui n'était pas contagieux du tout, il criait hystériquement de volupté, comme une amoureuse ». Sa haine de l’ennemi devient sa passion unique, que rien n’est capable d’assouvir. La mort des soldats allemands ne lui suffit plus et il en vient à profaner leur sépulture. Il veut les atteindre une deuxième fois, dans ce qui ne meurt pas, jusque dans leur âme…Il s'acharne sur les cadavres, persuadé que de quelque manière, les morts peuvent être affligés en profanant leurs tombeaux ; et que l’on peut, de surcroit, aggraver le deuil de ceux qui leur survivent et qui les pleurent. A sa mort, on retrouve en effet sur son corps de nombreuses lettres conçues comme de macabres faire part, adressées aux mères, aux veuves, aux enfants, aux amis ou aux fiancées des défunts, détaillant les actes sacrilèges accomplis sur les déplorables corps déterrés de leurs proches. Leon Bloy et ses camarades brûlent ces lettres en tremblant... La « Salamandre-Vampire » trouve justement la mort lors d’une de ces sordides profanations. Le lendemain de la signature de l'armistice, trois Allemands viennent se recueillir avant l’aube sur la tombe improvisée de deux de leurs camarades tombés au combat. Ils surprennent alors, à côté de la fosse exhalant une insupportable odeur, la Salamandre, accroupi sur les deux cadavres, occupé à mutiler en ricanant leur putréfaction. L’horreur d’une telle vision, dans de telles circonstance et à une telle heure est insoutenable pour l’un des Allemands, qui meurt foudroyé de la rupture d’un vaisseau. Les deux autres se jettent sur le profanateur et au terme d’une lutte effroyable, « leurs corps percés de coups furent détachés à grand' peine du cadavre contracturé de la Salamandre-Vampire ». « Ils étaient le meilleur de la société française » clame Leon Bloy à propos de ces incroyables soldats, les spécimens exceptionnels d’une race dont l’auteur se lamentait déjà de la disparition ; et qui offrirent au cours d’une guerre stupide « le geste suprême et dernier d’une France ancienne qui entrait dans son agonie ». Que dirait-il aujourd’hui ? On juge une civilisation selon le type d’homme qu’elle produit. Rien n’est possible sans la capacité de sacrifice des hommes, sans cette aptitude à endurer la souffrance et à faire face à l’inconnu et au danger. Maintenant que le confort a remplacé le goût du risque, que le désir de bien-être s’est substitué à l’aventure et à la quête de sens, que les hommes sont méthodiquement émasculés par un système qui ne voit dans les valeurs masculines qu’oppression et domination illégitime, la civilisation occidentale signe son arrêt de mort. Les hommes de 1870, malgré la défaite militaire due aux éternelles incuries des élites françaises, étaient prêt à tout pour défendre leur patrie ; et sans la présence d’hommes de leur trempe pour défendre notre monde, nous nous enfoncerons inexorablement dans la décadence et la soumission…
- L’esprit de chevalerie chez Louis-Ferdinand Céline
Louis-Ferdinand Céline, en uniforme de cuirassier, au début de la Première Guerre Mondiale. « Voilà des gens (le maréchal de Tavannes et Charles IX) qui parlaient et agissaient franchement. Chevalerie d’abord ! cela est français. La Chevalerie était la grande création française chrétienne à mon sens la seule. L’Histoire de la France commence à Rolland à Roncevaux et finit à Verdun 17. Après tout devient ignoble », assène Louis-Ferdinand Céline dans une lettre adressée à Jean Paulhan en mai 1948. Cette réflexion exprime bien toute une facette de la personnalité de l’écrivain qui, à travers sa vie et son œuvre, démontra de manière constante une inclination pour cet idéal chevaleresque qui, à son grand désarroi, s’accommodait mal de l’esprit de son temps. Cet esprit, fustigé par nombre de ses contemporains artistes et écrivains, était celui de l’intérêt, du froid calcul, de la seule visée matérielle, de la situation, de la place ; en un mot l’esprit bourgeois. Comme Leon Bloy, et à peu près pour les mêmes raisons, Céline méprisait du tréfond de son être cette mentalité, il y devinait la marque d’une hypocrisie et d’un conformisme lâche. « Jamais depuis le temps biblique ne s'était abattu sur nous fléau plus sournois, plus obscène, plus dégradant à tout prendre, que la gluante emprise bourgeoise », écrit-il dans Mea Culpa. C’est qu’il percevait en cette emprise l’exact opposé de ce qu’il sentait en lui, une nature héritée d’un autre âge, une noblesse et une grandeur d’âme ; une sorte d’idéal aristocratique qui prévalait encore sous l’ancien régime, et progressivement remplacé au cours du XIXe siècle par les valeurs mercantilistes de la bourgeoisie. Cet idéal chevaleresque, Céline l’exprima en négatif dans son œuvre, en déployant au fil de ses romans un réquisitoire intégral contre le faramineux mensonge de la modernité, mensonge de l’argent, du commerce, de la publicité ; principe liquidateur et moteur de la dégradation morale des hommes. L’écrivain semble juger son temps, armé d’un ancien système de valeur, fantasmé peut être ; celui des chevaliers médiévaux, des seigneurs montant au combat, des duels d’honneur et du mépris de la mort. L’historien Pascal Ory décrit l’écrivain comme « un féodal perdu dans le siècle », un homme tout habité d’une fiction médiévale « gisant au tréfonds de la mémoire ». L’œuvre de Céline, par sa tonalité sombre et pessimiste, ne peut être rapprochée des chansons de geste du Moyen Âge ; elle n’en reste pas moins une longue et trainante lamentation sur la disparition douloureuse des vertus qui animaient les hommes de cette époque : le courage, la foi, l’esprit de sacrifice, le désintéressement, le lyrisme, le panache. Cet élan vital et gratuit, que l’écrivain admirait par-dessus tout, se traduisit notamment par son engagement dans l’armée à l’âge de 18 ans, par devancement d’appel, deux ans avant le début de la première guerre mondiale. Idéaliste, Céline le fut donc très tôt, mais cet idéal se fracassa violemment contre la réalité d’une guerre atroce qui le marqua à vie, dans sa chair et son âme. Relatée dans Voyage au bout de la nuit, son expérience du front est aux antipodes de l’idée qu’un jeune homme de cette époque pouvait se faire de l’héroïsme guerrier et de la noblesse du soldat. La guerre n’y apparaît plus comme un lieu de gloire, mais comme une mécanique absurde où les hommes sont sacrifiés sans raison. Plus aucune place pour le courage, la bravoure individuelle ne pouvant rien contre les moyens industriels de la guerre, qui transforment le champ de bataille en une immense tourbière mêlée de fer, de bout et de sang. Auprès des pauvres et des malades Blessé dans les premiers mois de la guerre, Céline constate amèrement que la guerre moderne détruit les conditions mêmes de la chevalerie : disparition du combat singulier, anonymat de la mort, effacement de toute transcendance morale. La mitrailleuse remplace l’épée et l’obus remplace le duel. Déniaisé, « dépucelé de l’horreur », selon ses termes et dégouté de la fièvre patriotique, il conservera malgré tout quelque chose de chevaleresque dans la suite de sa vie, faute de pouvoir démontrer sa valeur sur le champ de bataille. Son œuvre manifeste en effet une fidélité obstinée aux humiliés, aux pauvres, aux malades, aux perdants, aux exclus. Le médecin de banlieue qu’il deviendra développe une sorte de compassion tragique pour « les petits ». Cette fidélité rappelle l’idéal médiéval de protection des faibles, signe d’un cœur pur malgré la misanthropie foncière de l’écrivain, dont le caractère ambivalent exprime à haute cadence l’alternance du sublime et de l’immonde, du noble et de l’ignominieux, de la grandeur et de la vilénie. Les sentiments généreux de Céline sont teintés d’une noirceur indélébile, comme si les vertus, dans ce monde moderne, se voyaient inévitablement salies d’une espèce de poisse morale, véritable malédiction privant les hommes de tout espoir de salut. Le chevalier célinien est sans Dieu, sans ordre supérieur et sans espérance, il erre seul dans un monde en décomposition. Jean-Marie Turpin, le petit fils de Céline, consacra un ouvrage sur le caractère chevaleresque de son grand aïeul, dans lequel il présente l’écrivain comme une figure tragique, un « chevalier » moderne engagé dans un combat intérieur contre la décadence du monde, la misère humaine et la perte du sacré. L’auteur cherche à montrer qu’au-delà des polémiques et des écrits antisémites de Céline, il existe une quête spirituelle et une douleur métaphysique qui traversent toute son œuvre. Selon Turpin, Céline aurait été animé par une aspiration presque sacrée. Il y a de toute évidence un souffle biblique dans la prose célinienne, dans ces cris de désespoir, dans ces imprécations furieuses, dans l’ampleur visionnaire et apocalyptique de son écriture, qui le rapproche notamment des grands prophètes de l’ancien testament. L’esprit français honni Ce feu intérieur amènera Céline à jeter un regard impitoyable sur ses contemporains et sur son pays (comme les prophètes sur Israel), une nation châtrée selon lui, privée de son idéal et de la vitalité nécessaire à son maintien. « Ce peuple clos, racorni, sans folie, grimacier, sans cœur, tourne en rond sans sa raison d’être : chier toujours de plus gros colombins. La France n’est plus qu’un énorme concours de vidange. La France est à refaire. Là où il nous faudrait un lyrisme de feu, on nous propose des jus de pandecte. Misère ! Eternelle connerie de ce pays abruti de raison, prosaïque comme une panse. Nous périssons non seulement de raclée militaire, d’alcoolisme invétérée, de vinasserie inondante, d’égoïsme absolue, de juiverie forcenée, de boustifaille éperdue, mais surtout et avant tout de notre haine de tout lyrisme », écrit-il à un journaliste de la « Vie Nationale » en 1940. André Breton, à la même époque, établit un diagnostic comparable et attaque l’esprit français « fait de blasement, d’atonie profonde qui se dissimule sous le masque de la légèreté, de la suffisance, du sens commun le plus éculé se prenant pour le bons sens, du scepticisme non éclairé, de la roublardise. Esprit asséchant par avance tout enthousiasme, présomptueusement détenteur qu’il est d’une lucidité supérieure ». Jean-Jacques Rousseau, deux siècles plus tôt, faisait déjà le même constat en dénonçant dans L’Emile : « l’esprit raisonneur et philosophique, attaché à la vie, qui effémine, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l’intérêt particulier, dans l’abjection du moi humain ». Dans ses romans et ses pamphlets, Céline déplore amèrement cette aboulie française, cette frilosité raisonnante, cette pénurie d’enthousiasme, qui est le principe universel d’action des hommes, dans toutes les grandes époques de leur histoire. Cette déficience est selon lui la cause de la défaite militaire de 40, désastre signant la relégation définitive du pays au rang des nations de second ordre. Mise en comparaison avec l’esprit médiéval, la pusillanime mentalité petite bourgeois est indigne, et Céline voit dans ce Moyen Âge tant admiré une porte pour fuir le monde troublé dans lequel il vit. « Les gens alors (au Moyen Âge) vivaient librement, puissamment, dangereusement ; c’étaient des siècles de croyance et d’ardeur », observe-t-il. Guignol’s Band en sera imprégné de façon diffuse, avec sa tonalité comique, poétique et fantastique ; et l’auteur mentionnera parfois explicitement ses liens avec le roman de chevalerie. Céline utilise constamment le Moyen Âge comme référent et réservoir de son œuvre, ainsi que bon nombre de ses confrères étiquetés « anarchiste de droite ». À l’époque où il rédige son roman, c’est-à-dire entre 1936 et 1945, il écrit à un ami journaliste : « Le quatrième an d’Apocalypse. Au secours, Théophyle, les Légendes se meurent ! mieux qu’Artus sommeille et ne reparleront plus ! Au combat Gwenchlann barde aux larmes de feu ! Accours et tes crapauds ! Les charniers sont ouverts ! Au trépas de vingt siècles les bourreaux roulent et cuvent ! » La féérie médiévale comme échappatoire C’est également à cette période qu’il rédige deux contes médiévaux, La Légende du Roi René (première moitié des années 30) et La Volonté du roi Krogold (entre 1939 et 1940), à propos desquels il confesse : « Ce que je peux faire facilement, c’est la chevalerie, le roman d’apparition avec des rois, des spectres… Mais impossible pour moi de tracer l’épure d’un roman… Il faut que je sente une résonance, que je travaille dans le nerf, que j’aie le bon contact ». Dans ces romans, dont les manuscrits ont été mis au jour en 2021, Céline se prête au genre du récit légendaire, raconté comme une grande épopée héroïque. Dans un décor de "Moyen Âge d’opéra », le roi Krogold est un souverain guerrier vieillissant qui règne sur un peuple en guerre permanente. Malgré sa puissance, il sent approcher sa fin et cherche à transmettre quelque chose de durable : une vision du pouvoir fondée sur l’honneur, la mémoire et l’unité du royaume. L’écrivain y traite des thèmes que l’on retrouve dans le reste de son œuvre, la vie considérée comme une longue agonie et la mort comme souveraine maitresse des hommes. Mais il y a aussi son amour de la Bretagne, de ses contes et légendes, de la sorcellerie et de la chevalerie. « Breton, je suis mystique, messianique, fanatique tout naturellement - sans effort - absurde - j'ai été élevé tout naturellement en catholique = baptême, première communion, mariage à l'église, etc. (comme 38 millions de Français) », écrit-il à Milton Hindus le 23 aout 1948. Il s’agit là de sa « légende gaélique…mi-rime, mi-prose » où son gout pour le merveilleux se fait jour librement, et par là, le sentiment d’une part de l’enfance vécue ou rêvée comme un paradis perdu. Il y a aussi Les Belles Images, cet illustré du début du XXe siècle qui a marqué sa jeunesse, ou il a trouvé une part de son inspiration et dans lequel il a pu apprendre à lire. « Je suis celte avant tout rêvasseur bardique. – Je peux raconter des légendes […] c’est vraiment là mon don […] ma musique c’est la légende », déclare-t-il en 1947. On retrouve en effet dans ces deux récits cette veine innée de l’écrivain pour le roman de chevalerie, l’un d’ambiance scandinave (Krogold et sa cour, Gwendor, le château de Morehande, la sainte ville de Christianie), l’autre vendéenne ou bretonne selon les versions (les deux amis Thibaut et Joad, le procureur Morvan, président du parlement des Etats de Bretagne, la maquerelle Amelot, Gwenchalan emprisonné). Chez Céline, le chevaleresque apparaît sous une forme brisée et nostalgique. Révulsé par la guerre de masse et les discours patriotiques, attentif à la souffrance des laissés pour compte, esthète fanatique de la beauté, prosateur génial, il partage avec les troubadours et les trouvères du Moyen Âge cette volonté de chanter la grandeur, le merveilleux et le noble, dans un siècle où le conformisme, la manipulation politique et la tyrannie idéologique annihilent toute possibilité de réenchantement du monde. On a souvent reproché l’inverse à Céline, c’est-à-dire, il est vrai, une tendance à se vautrer dans les égouts du trivial, de la bassesse, de l’avilissement complaisant et d’une certaine vilenie populaire ; mais il ne faisait là que tendre un miroir cruel à son milieu et son époque, quand lui-même, dans les profondeurs de son imagination, planait avec les fées au-dessus des forêts giboyeuses, des tournois de chevaliers et des châteaux-forts d’un pays qui était véritablement le sien.
- Le palmier, le feu et la montagne
Firefly. Diorama de paysage désertique avec buisson en feu.2026 L’impulsion créatrice humaine, dans son origine et par les multiples formes qu’elle suscite, est un phénomène mystérieux qui reflète l’acte créateur initial de Dieu. La Bible nous enseigne dès la Genèse que Dieu a façonné l’homme à son image, qu’il a en quelque sorte dupliqué ses attributs à l’échelle infime de l’humanité. La créature a donc reçu un échantillon de la semence génératrice du Tout-Puissant, qu’elle répercute comme un écho à travers le temps et l’espace. Dieu fait naître l’ordre du chaos, il prête une forme au monde, il l’ordonne selon des règles précises dans un mouvement d’amour et de bonté (dans le premier chapitre de la Genèse, le Père énonce la constatation explicite de la bonté de sa création à quasiment chaque étape de celle-ci). Il en va de même d’un artiste qui entreprend de dessiner, peindre, sculpter, composer ou filmer ; c’est-à-dire de faire naître de son esprit une forme sensible ; il veut représenter ce qu’il aime et sa capacité d’observation et de retranscription s’accroît en mesure de la puissance de son amour. Celui-ci est donc à la source de la volonté créatrice, il en détermine la force, l’envergure et la constance. Chaque homme peut cependant s’interroger sur la nature des formes suscitées par cet amour, sur ce qui le pousse à vouloir dépeindre tel objet plutôt qu’un autre, tel motif plutôt qu’un autre, telle couleur, telle composition, telle lumière etc… Est-ce une simple question de goût ? de sensibilité individuelle ? d’éducation ? Ou existe-t-il un élan supérieur qui fait naître chez lui une affinité mystérieuse pour certaines choses, dans le but ultime de les reformuler par le filtre de son esprit et de sa main. Les préférences esthétiques ne sont pas innocentes, ce que nous aimons contempler, ce qui nous charme, nous fascine ; ce qui, au contraire, nous indiffère ou nous dégoute, sont des indices du degrés sur lequel nous nous situons sur l’échelle reliant la terre aux sphères célestes, ce symbole sublime de la tradition judéo-chrétienne qui a trouvé sa plus parfaite illustration dans l’épisode du rêve de Jacob (Gn28 : 10-22). Toute forme sensible correspond à la représentation symbolique d’une réalité surnaturelle ; ainsi, selon les termes de Saint Paul, nous voyons tout de manière confuse, comme à travers un miroir. Cette idée sera également exprimée magnifiquement par Baudelaire dans son poème Correspondances : « La Nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles/L’homme y passe à travers des forêts de symboles/Qui l’observent avec des regards familiers ». L’inspiration créatrice nous attirerait donc vers certains de ces symboles, traducteurs énigmatiques d’une réalité supérieure. Carl Jung a proposé une théorie fascinante de cette inspiration. Le processus créatif est décrit comme une choses vivante implantée dans l’âme humaine, un complexe autonome qui possède sa vie propre en dehors de la conscience. Selon le psychanalyste, Dieu s’est cartographié dans la psyché humaine et se sert de la conscience comme d’un canal pour s’exprimer dans le monde physique à travers un langage symbolique. Peu d’hommes en ont conscience, sans doute, mais certains artistes supérieurement sensibles ont senti cette force orienter leur inspiration (Michel Ange répétait que sa main n’était guidée que par Dieu). Il est impossible de déterminer dans quelle mesure tel ou tel esprit est alimenté par ce flux sacré, cela reste un mystère insondable, comparable à l’élection divine de certains hommes qui ont reçu pour mission de transmettre au monde la parole de Dieu. Fondamentalement, Il existe une certaine disposition d’esprit favorable à la création. Celle-ci se manifeste quand l’âme ressent mais ne peut expliquer, en particulier lorsqu’elle est la plus proche de Dieu (durant l’enfance), lorsqu’elle est saisie d’une sensation de béatitude devant la nature, d’une ivresse ou d’une volupté au contact des merveilles de la création. L’artiste, par l’enthousiasme qui le saisit dans l’acte créateur, se rapproche en effet de la plénitude et de la félicité enfantine ; comme le souligne Jung, il joue, il s’amuse. « Ce n’est pas l’intellect mais l’instinct de jeu qui, sous l’action d’une poussée intérieure, s’occupe de produire du nouveau. L’esprit créateur joue avec les objets qu’il aime. Aussi toute activité créatrice peut-elle facilement être prise pour un jeu par la foule qui en ignore les moyens. Très peu de créateurs ont échappé au reproche d’enfantillage ». Et il ajoute, « on sait que toute bonne idée et tout acte créateur proviennent de l’imagination et tirent leur origine de ce qu’on a coutume d’appeler fantaisie infantile. L’artiste n’est pas seul à devoir à la fantaisie ce qu’il y a de grand dans sa vie : tous les hommes qui créent en sont là. Le principe dynamique de la fantaisie est l’activité enjouée, le jeu, propre aussi à l’enfant, incompatible apparemment avec le principe du travail sérieux. Mais sans ce jeu de la fantaisie, jamais encore œuvre féconde ne vit le jour. Nous devons immensément au jeu de l’imagination. C’est donc faire preuve de myopie que de traiter la fantaisie avec mépris à cause de ce qu’il y a en elle d’aventureux et d’inacceptable ». Je me suis moi-même interrogé sur le sens des images qui surgissent de façon récurrente dans mon esprit. Elles apparaissent spontanément et appellent à se matérialiser d’une manière ou d’une autre. Je ne les ai pas choisis, elles se sont imposés à moi, fruits d’une dilection mystérieuse pour un ensemble de thèmes, de l’iconographie chrétienne aux enluminures médiévales, en passant par la peinture primitive italienne. Je ne peux pas dire que je suis influencé par les paysages ou les êtres qui m’entourent directement ; en effet, tous les motifs qui se font jour dans mon travail proviennent de pays, de traditions et d’époques différentes des miennes. Firefly. Maquette d'architecture siennoise (d'après Lorezetti). 2026 Parmi ceux-ci, le feu, l’arc en ciel, la montagne, les palmiers, les cyprès, les visions mystiques, l’extase des martyrs, les fauves, l’architecture italienne, les apparitions, la sensualité dessinent un attrait évident pour le monde catholique méditerranéen et sa tradition artistique et religieuse. Certains artistes ont exprimé le même amour pour cet univers à travers leurs œuvres, littéraires ou plastiques. Ainsi, les descriptions poétiques d’André Suarès, dans son « Voyage du Condottiere » expriment la même fascination pour l’ardente volupté du paysage italien. La beauté de la ville de Sienne est ainsi rendue : « les bords de la coupe sont ciselés de palais et de créneaux : avec les tours, toute Sienne, de partout, prend son élan vers le ciel. Sienne est une fleur de feu ; Sienne est une flamme, un incendie qui veut voler ». Tous ces motifs sont autant de symboles, lesquels sont d’une importance cruciale dans l’expression du message chrétien. Ainsi le palmier, évoqué à de multiples reprises dans les saintes écritures, peut être considéré comme un arbre christologique en ce sens que, comme le phénix dont il porte le nom en grec, il éveille l’idée d’immortalité, de résurrection. C’est l’arbre du paradis par excellence. Il s’incline sur le passage de la Sainte Famille, pendant la fuite en Egypte, pour que saint Joseph puisse cueillir ses dattes et les offrir à l’Enfant Jésus. Pour fêter l’entrée du Christ à Jérusalem, les enfants des Hébreux répandent des palmes sous les pas de l’Ane des Rameaux. La palme est à la fois le symbole du paradis, que les chrétiens se représentent comme une fraîche oasis dans le désert et l’emblème des récompenses promises aux martyrs. L’arc-en-ciel est, quant à lui, évoqué dans la Genèse comme signe de la nouvelle alliance entre Dieu et les hommes après le déluge. Il forme un pont entre le ciel et la terre ; on le retrouve également dans le livre de l'Apocalypse, auréolant l'ange descendu du ciel. Le feu est le symbole de la transformation perpétuelle de la matière, de la métamorphose éternelle, de la naissance et de la mort. Il est à la fois considéré comme une force thanatophore et comme une puissance génésique, ce qui résulte de son ambivalence intrinsèque. On le retrouve à de multiples reprises dans l’ancien et le nouveau testament comme symbole de la présence divine, notamment lors de l’épisode du buisson ardent et de la manifestation du Saint Esprit durant la Pentecôte. Enfin, la montagne témoigne, dans la Bible, de la puissance créatrice de Dieu : elle est un lieu refuge pour celui qui est persécuté (comme Loth qui fuit la destruction de Sodome, Gn 19,17), signe de la protection que seul Dieu peut vraiment donner. Jésus voit la montagne comme le signe de la présence du Père qui veille sur le monde. En effet, la montagne est, dans l’Ancien Testament, le lieu symbolique de la rencontre entre Dieu et les hommes. Jésus aime se retirer dans la montagne ou sur des collines pour aller prier. C’est lors d’une prière sur la montagne qu’il est transfiguré et que se manifeste sa gloire. La montagne de Dieu délimite ainsi pour la première fois un espace sacré, distinct des espaces profanes, où l’homme ne peut se rendre s’il n’a pas été choisi par Dieu.
- "Détrompé sans avoir joui"
« Il reste à parler d'un état de l'âme qui, ce nous semble, n'a pas encore été bien observé : c'est celui qui précède le développement des passions, lorsque nos facultés, jeunes, actives, entières, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes, sans but et sans objet. Plus les peuples avancent en civilisation, plus cet état du vague des passions augmente ; car il arrive alors une chose fort triste : le grand nombre d'exemples qu'on a sous les yeux, la multitude de livres qui traitent de l'homme et de ses sentiments rendent habile sans expérience. On est détrompé sans avoir joui ; il reste encore des désirs, et l'on n'a plus d'illusions. L'imagination est riche, abondante et merveilleuse ; l'existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un cœur plein un monde vide, et sans avoir usé de rien on est désabusé de tout ». Dans cet extrait du Génie du Christianisme, Chateaubriand décrit ce qu’il considère être le mal de son siècle : le vague des passions touchant la génération romantique, frappée d’une perpétuelle insatisfaction, affligée d’une profonde mélancolie, dégoutée d’un monde nouvellement révolutionné où il devient impossible de vivre dignement. Désillusion, désenchantement, habileté précoce non corrélée à l’expérience, les symptômes de ce mal, bien identifiés par l’auteur, touchent aujourd’hui les plus jeunes mais pour d’autres raisons. Il est en effet douteux d’imaginer les moins de 30 ans (les générations Z et Alpha) être les victimes d’un excès de civilisation, tel que Chateaubriand l’entend, à savoir l’accumulation à travers les siècles des œuvres littéraires traitant de l’homme et de ses sentiments. Timéo, Zéphir et Lilou ne se plongent pas tous les soirs dans Eschyle, Saint-Augustin ou Pascal. Nous sommes au contraire entrés dans le mouvement inverse et le déclin brutal de la culture classique, voire de la simple capacité à lire des œuvres exigeantes semble inexorable. Entre temps, les technologies du numérique ont progressivement tout emporté sur leur passage depuis leur démocratisation, au tournant du millénaire. Les générations Z et Alpha sont ainsi les premières à avoir baigné dès leur enfance dans un monde entièrement colonisé par ces technologies (internet, smatphones, réseaux sociaux) ; elles en souffrent donc des effets délétères plus que leurs ainés. L’exposition quasi-permanente à différents types de contenus et programmes virtuels de bas niveau culturel, peu stimulants sur le plan intellectuel (pornographie, jeux vidéo, réels et stories Instagram ou Tik Tok, clips, vidéos d’influenceurs, coaching, développement personnel etc…), en plus de provoquer une épidémie de troubles liés aux écrans (anxiété, addiction, stress, isolement social, hypernarcissisme, obésité, troubles de l’attention et du sommeil), génère un mal comparable, par certains aspects, au vague des passions diagnostiqué par Chateaubriand. Dans les deux cas, il s’agit d’un trop-plein d’information saturant l’esprit juvénile, à un stade précédent toute expérience véritable du monde réel. La génération romantique, gorgée de littérature, avait au moins le bénéfice d’une certaine structuration intellectuelle, procurée par les grands textes de la tradition classique. Elle détenait par là les armes lui permettant de prolonger cette histoire. Les jeunes générations actuelles n’ont hélas pas cet avantage. Une pollution audio-visuelle ininterrompue entraîne au contraire un état de désorientation et de confusion mentale, menaçant la santé psychologique et compromettant la construction intellectuelle et morale des individus. L’image et le bruit triomphent. La sensibilité s’émousse, l’imagination s’appauvrit, l’esprit est écrasé et ne trouve plus sa respiration. Survient en conséquence une absence de curiosité et d’intérêt pour un monde épuisé dans le virtuel. « Sans avoir usé de rien, ils sont désabusés de tout ». Ce phénomène engendre naturellement un certain désarroi chez la jeunesse, privée de la félicité de son âge. Naïveté, innocence, illusions, enthousiasme des années de formation et de découvertes sont mis en péril par un accès précoce aux écrans. L’utilisation frénétique des réseaux sociaux par les adolescents et les jeunes adultes, à un stade de leur développement où la socialisation et la vie en groupe occupent une place centrale, produit de plus un recul très net de la qualité des interactions. La mise en relation virtuelle des individus, qui se font mutuellement part de leurs expériences, opinions, intérêts, sentiments, dans un brouhaha perpétuel, entraîne une fatigue, une lassitude, une érosion de la curiosité pour son prochain, au profit d’une sorte de voyeurisme léthargique ou d’une exhibition narcissique de son quotidien. Cette hyper-connexion, loin de faciliter la rencontre et les échanges, provoque au contraire un repli sur soi quasi-autistique avec des conséquences très concrètes sur la vie sociale. En perpétuelle représentation, les individus en viennent à craindre la rencontre avec le réel et son cortège de déceptions, contraintes et difficultés. L’agoraphobie et l’anxiété sociale explosent chez les jeunes, habitués à interagir avec le monde par le biais de leur téléphone. Ceux-ci présentent ainsi des difficultés croissantes dans la communication hors-ligne et même parfois une incapacité à tenir une conversation orale ; en témoigne cette nouvelle habitude, chez certains, ne plus répondre aux appels téléphoniques. On aboutit à une sorte de nouvelle misanthropie, à une peur de la présence de l’autre. La conversation devient désuète, inutile, pénible, ennuyeuse, alors que l’écran est une échappée belle qui ne déçoit pas et qui occupe agréablement le temps. De plus, la séparation qui existait entre la sphère domestique privée (le temps du repos, de la famille) et la sphère publique (le travail, l’école, les amis, les sorties etc…), est aujourd’hui abolie, il n’y a plus de temps de pause, la connexion ne s’interrompt jamais. Nous sommes trop souvent en contact indirect avec l’autre, on en sait déjà trop sur lui avant même d’avoir fait l’expérience de sa rencontre. Noyé dans la masse des « profils » s’agitant derrière la pellicule tactile du téléphone, l’homme n’est plus un sujet de curiosité et de mystère. Énième anonyme en quête d’attention virtuelle, il ne suscitera qu’indifférence, voire exaspération de la part de ses semblables, possédés comme lui par un désir de validation et d’influence, bien souvent inassouvi. Cette indisposition d’esprit a des répercussions bien concrètes dans le réel, la dégradation des rapports humains se concrétisant par les multiples symptômes de la désocialisation et de l’hypernarcissisme : mort de la séduction, baisse de la fréquence des rapports sexuels chez les moins de 25 ans, déclin du sentiment amoureux, déclin de la cordialité, effondrement du niveau intellectuel, déroute morale, explosion des incivilités et de la violence etc...Nous assistons impuissant à une catastrophe civilisationnelle. La jeune génération, livrée à elle-même dans ce triste monde, devra tôt ou tard se remobiliser et ne pas sombrer dans l’amertume et la colère quand elle prendra conscience d’avoir été « détrompée sans avoir joui ».
- L'amour des animaux dans la religion chrétienne
Firefly_Gemini Flash (2026) Saint Jérôme et le lion. « Le juste prend soin de la vie de ses bêtes, mais les entrailles du méchant son cruelles » Pr 12, 10. Les animaux ont, de tout temps, occupé un rôle important au sein des différentes spiritualités humaines, de la mystérieuse aube préhistorique aux multiples religions polythéistes et monothéistes qui se sont développées à travers l’histoire et les civilisations. Liaison avec le monde invisible, hôte de l’âme humaine dans la perspective de la réincarnation, symbole de la divinité, objet de culte ou d’idolâtrie, le statut de l’animal a considérablement varié selon les époques et les cultures. Parmi les religions qui ont accordé le plus de valeur aux bêtes, le christianisme se distingue nettement, par l’amour que ses adeptes se doivent de porter à l’ensemble de la création divine. Dès les premiers chapitres de l'Évangile, différentes figures animales apparaissent comme témoins et symboles de la révélation, entourant le Christ de leur présence mystérieuse et bienveillante. Comme le souligne l’historien d’art Jean Clair : « Quelles religions autres que la religion chrétienne ont à ce point aimé les animaux, le bœuf et l’âne, l’oiseau du Saint-Esprit ? Je n’en vois pas. Ou bien elles en interdisent jusqu’à la plus modeste représentation, comme s’il s’agissait d’idoles, ou bien elles leur confèrent un rôle si imposant qu’elles réduisent l’homme à n’être qu’une espèce parmi d’autres, et probablement pas la plus nécessaire ». Pour comprendre cet égard dû aux bêtes dans le christianisme, il faut revenir à l’origine du mythe biblique et aux circonstances du rapport homme/animal. Conséquence du péché originel, toute la création est entrainée dans la chute. Victimes de l’expulsion hors du paradis, les animaux accompagnent l’homme dans sa destinée de souffrance, bien qu’eux-mêmes étrangers à la transgression humaine. L’homme est donc responsable d’avoir condamné avec lui les créatures innocentes que Dieu avait conçu pour lui porter agréable compagnie dans le jardin d’Eden. L’Éternel semble tenir compte de cette innocence car il ne maudit aucune de ces bêtes, à l’exception du serpent, figure du mal et cause de la chute d’Adam et Eve. Les animaux, loin d’en tenir rigueur aux hommes, se révèleront au contraire fidèles à leur mission première en offrant gratuitement leur présence affectueuse, se comportant pour certains comme de véritables soutiens. Eux n’ont pas désobéi ; ils ne portent pas le stigmate de la colère divine, ce qui explique sans doute cette douceur, cette spontanéité et cette espièglerie ; écho de la félicité originelle dont le charme fascine l'homme depuis la nuit des temps. Le poète et peintre italien Alberto Savinio souligne cette proximité : « Qu’est-ce qui fait que les hommes se sentent attirés par les jardins zoologiques ou, plus, modestement, par un simple poulailler ? Le souvenir jamais effacé du paradis terrestre et du temps ou bêtes et humains menaient ensemble une existence cordiale et douce ». L’homme se doit de prendre soin des créatures qu’il a entrainé dans sa chute. Beaucoup d’entre elles se montrent aptes à adoucir sa peine, à briser sa solitude, à le réconforter durant une épreuve, une maladie. A leur manière, les animaux dits familiers - chien, chat, cheval - sont susceptibles de rapprocher l’être humain de Dieu ; par la tendresse et la fidélité qu’ils lui témoignent, ils lui rappellent discrètement l’amour indéfectible et l’infinie miséricorde dont l’Éternel fait preuve à l’égard des hommes depuis l’aube des temps. Dans la tradition chrétienne, nombreux sont les exemples qui illustrent ce lien privilégié entre l’homme et l’animal ; et les phénomènes miraculeux entourant la vie des saints se manifestent régulièrement par des interactions extraordinaires avec les bêtes. Saint Hubert et la vison du cerf crucifère, Saint Jérôme soignant un lion blessé, Saint François prêchant aux oiseaux et apprivoisant un loup sauvage…Le Christ lui-même se fait Agneau immolé, mettant ainsi un terme aux sacrifices d’animaux du Temple de Jérusalem, pratique répandue dans toutes les religions païennes. Les anachorètes, moines et saints des premiers siècles comprirent cela et vécurent une convivialité étonnante avec l’animal, y compris les bêtes sauvages. L’élan mystique vers l’Un entraîne ainsi la douceur envers les animaux, sans exception. L’animal est reconnu capable d’entretenir une relation avec son créateur, par d’autres moyens que les hommes sans doute, mais son innocence et sa sensibilité intactes lui permettent de reconnaître Dieu et de discerner ses élus parmi la foule des hommes. Les prophètes de l’ancien testament et les martyres du christianisme primitif furent parfois les témoins de cette mystérieuse clémence animale, quand, au moment d’être déchirés par les fauves, virent ceux-ci s’éloigner ou se coucher devant eux dans une attitude de révérence (Daniel, Sainte-Blandine, Saint-Mamnès etc…) Selon Saint Isaac le Syrien, le véritable homme de Dieu « est celui que les fauves approchent pour lui lécher les mains et les pieds car ils ont senti, émanant de lui, cette odeur qu’exhalait Adam avant la transgression et que Jésus nous rend par son avènement » (Œuvres spirituelles, 20e discours ascétique). Ces rencontres fabuleuses abondent dans l’histoire chrétienne. Bien sûr, il est difficile de distinguer ce qui relève du mythe des évènements proprement historiques, mais ce qui importe, c’est le message d’amour qu’expriment ces récits ; amour réciproque de l’homme saint pour l’animal, sous le regard éternellement bienveillant de Dieu. L’histoire de Saint Jérôme et du lion est peut-être l’une des plus émouvantes. Relatée dans la Légende Dorée de Jacques de Voragine, elle met en scène la rencontre du docteur de l'Église avec un lion blessée à la patte par une écharde. Plein de pitié, Jérôme retire l’épine de la patte du fauve, avant de rejoindre son monastère, où le fauve jette d’abord l’effroi et la crainte. Mais devant sa douceur et son affection pour le saint, les moines se prennent d’amitié pour l'animal et le chargent de garder l’âne du monastère. Il s’agit d’une parabole lumineuse sur la compassion et la charité envers les êtres affligés. Là où d’autres auraient vu une menace, Jérôme voit une souffrance, il reconnaît le lion comme un prochain. L'animal, par sa beauté et son étrangeté, suscite chez le saint émerveillement et louange ; et par la vulnérabilité de sa condition ou les mauvais traitements subis, lui déchire le cœur. Saint Jérôme, en soignant le fauve, ne fait pas qu’exercer la charité, il restaure une harmonie brisée. Il agit comme si le péché originel pouvait, par instants, être réparé. Le lion devient alors plus qu’un symbole : il est le témoin d’un monde réconcilié, d’une création qui retrouve, fugitivement, sa douceur. Il devient ainsi une figure christique (l’écharde dans la patte renvoie au bois de la croix et aux stigmates de Jésus), nous rappelant que Dieu, dans son infinie liberté, peut choisir de se révéler aussi à travers les yeux d’un lion blessé. Jean Clair note encore : « Quelle religion aurait osé imaginer, par tant d’autres images bouleversantes, de faire accompagner l’un de ses personnages les plus vénérés, Jérôme, d’un lion énorme et attentif ? Qui a jamais peint cette proximité douloureuse de l’homme et de l’animal, habités du pressentiment de leur commune origine, de leur partage d’un destin semblable et de l’appréhension de leur même fin ? Proximité d’une fusion, du docteur aux yeux aveugles qui se tourne vers son Dieu, et du fauve inquiet qui se tourne vers son saint ». La critique a régulièrement été portée à l’encontre du Christianisme d’établir une hiérarchie du vivant, en plaçant l’être humain au sommet de la création. L’homme, en effet, reçoit dans la Genèse le commandement de « dominer sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre ». Mais s’il apparaît plus évolué dans son statut, cela l’engage à une grande responsabilité envers toutes les autres créatures qui ont besoin de sa protection, de son savoir et de son intelligence. Dans la vision chrétienne du monde, les animaux ne sont pas seulement soumis à l’homme ; ils participent, eux aussi, au mystère de l'œuvre divine. « Tout ce qui respire loue le Seigneur » dit le psaume ; le souffle du lion, le battement d’aile de l’oiseau, le chant du coq, le pas furtif dans la nuit. Les bêtes ne sont pas de simples figurants dans une histoire humaine du salut, elles en sont les compagnons silencieux, les gardiennes d’une innocence que l’homme cherche à retrouver. Cette vérité, Saint Paul l’exprime enfin dans son épître aux Romains : « Nous le savons, en effet, toute la création gémit jusqu’à ce jour en travail d’enfantement » Rm 8-22.
- L'informe sans au-delà
Monique Frydman, Polyptique Sassetta, collection privé. ©mbaCaen Musée des beaux-arts de Caen. Exposition d’une certaine Monique Frydman, présentée comme une « artiste majeure de la peinture abstraite ». Nous verrons bien. Je descends les escaliers menant à la première partie de l’exposition, située dans l’espace dédiée aux collections contemporaines. Il s’agit en effet de peinture abstraite. La couleur est étalée arbitrairement sur des toiles de grand format, surfaces irrégulières aux tonalités claires, la peinture est raclée par endroit, rythmée de traces, de griffures, de stries, de pointillés… Des formes émergent parfois de l’ensemble, un carré aux contours incertains, un rectangle verdâtre hachuré sur un fond d’un jaune pâle inégal. L’ennui me gagne déjà ; je ne suis d’ailleurs pas certain que l’on puisse aujourd’hui éprouver autre chose qu’un profond ennui devant ce genre de peinture. Il suffit d’observer l’attitude des rares visiteurs que l’on croise dans ces expositions. La plupart déambulent mollement de salle en salle ; passant rapidement d’un tableau à l’autre sans éprouver quoi que ce soit. Quelques-uns, plus soucieux de l’effet qu’ils renvoient, affectent un air absorbé pour donner l’impression d’être touchées ou de comprendre l’intention de l’artiste. Snobisme et posture. La valeur des différents courants de la peinture abstraite a été démesurément gonflée par la critique avant-gardiste d’après-guerre. Celle-ci prétendait déceler dans ces drippings, ces colorfields, ces points, ces lacérations, ces projections de couleur, un renouveau pictural de même importance historique que l’impressionnisme ; et accompli par des personnalités conforment au mythe de l’artiste révolutionnaire (Pollock le maudit, Rothko le mystique, Joan Mitchell l’icône féministe, De Kooning l’alcoolique dépressif…) Monique Frydman, considérée comme une « figure de l’abstraction française », n’est en réalité qu’un rejeton attardé de ce mouvement qualifié d’expressionisme abstrait (comme la plupart des plasticiens français dans leurs différentes pratiques, comparés à la scène américaine). J’accélère le pas et franchis les lourdes portes battantes donnant sur le cœur de l’exposition. Au centre de la première salle trône une imposante installation, sorte de retable monumental constitué sur ses deux faces de panneaux de bois recouverts de pigments de couleurs. Polyptyque Sassetta est le nom de l’œuvre salle. Il s’agit apparemment d’une référence au Polyptyque du Borgo Sansepolcro, réalisé par l’artiste siennois Sassetta en 1444 et dispersé à travers les âges. Méconnu du grand public, Sassetta est un immense peintre de la Sienne mystique du XVème siècle, que j’admire particulièrement pour sa maitrise de l’espace et de la couleur, ainsi que pour ses compositions pleines d’énigmes, de bizarreries, d’apparitions, de miracles et de diableries. Frydman lui rend ici un « hommage ». Contrairement à l’œuvre originale, qui offrait en son temps la représentation d’un épisode biblique, ces panneaux ne figurent rien. L’œil est censé, j’imagine, se laisser submerger par la couleur, entrainer l’esprit dans une méditation dont l’objet est incertain. En bref, substituer à l’ancienne piété chrétienne une spiritualité de pacotille qui prétend se suffire de la contemplation d’une toile abstraite pour atteindre un vague état méditatif. En occident, la religion chrétienne a, depuis ses origines, représenté des choses très précises, pour aboutir à une imagerie symbolique riche et complexe destinée à éveiller et stimuler la dévotion de ses fidèles. Chacune de ces images renvoyait à une histoire, à un enseignement, à une morale ; elles rappelaient l’histoire des relations entre les hommes et la divinité ; et portaient la promesse du salut des âmes. Quelle promesse lire dans ces panneaux de couleurs sans formes ? A quelle histoire et quelle tradition se raccrocher ? L’abstraction n’a pris son essor qu’au terme d’un mouvement qui a progressivement relativisé l’importance du sujet dans la peinture, pour finalement l’évacuer totalement ; phénomène strictement concomitant de la laïcisation des sociétés européennes, de la marginalisation des questions spirituelles puis de l’effondrement de la pratique religieuse. La pénurie de représentation est le stigmate d’une pénurie de sacré ; et l’art, privé des mythes capables de l’alimenter et de la justifier, n’est plus qu’un jeu arbitraire et stérile. L’artiste a souhaité ici se « dégager de l’emprise formel de l’œuvre originale » et témoigner de son « attachement pour la matière ». Caprice individuel, bafouillage infantile de l’artiste affranchi de tout référent supérieur. Je poursuis sans entrain la visite, m’attarde sur les titres. Autre rive, In the Tangerine Space, Euphoria of colors ; ils offrent une promesse que les œuvres ne tiennent pas. Là encore, on investit l’art d’une puissance dont il est dépourvu. Les intentions sont sublimes, l’ambition créatrice est grande, le résultat insignifiant...Quelques mètres carrés de toile badigeonnés de pigments de couleur, censés catalyser les grands sentiments sommeillant chez le regardeur. Mais c’est bien souvent l’ennui qui gagne au lieu de l’extase esthétique, l’indifférence au lieu des vertus magiques que l’on prête à ces œuvres avec grandiloquence. Les salles sont désertes. Dans un coin de la grande pièce centrale, trois surveillants se sont regroupés et discutent entre eux. Les textes explicatifs imprimés sur les cimaises déroulent les sempiternelles élucubrations sur les soi-disant vertus spirituelles de la peinture abstraite, de la couleur pure ; verbiage oiseux, mille fois répété, autour des notions de matière, de trace, d’empreinte. Toute cette tendance vieillit très mal ; une fois passé l’effet de mode, il ne reste finalement que des tableaux recouverts de plages de couleurs, dont les institutions muséales s’efforcent de défendre la valeur esthétique et l’intérêt historique, à grand coup de communiqués de presse, d’articles et de chroniques vantant le « langage intemporel », « la réflexion profonde » ou la « puissance immersive » de l’artiste. On tâche de faire illusion, d’impressionner le public avec un jargon sophistiqué et intimidant ; celui-ci, peu éduqué, peu aguerri, à moitié endormi, tâche malgré tout de se convaincre que si ces objets sont exposés dans un musée, c’est qu’il doit bien y avoir une raison valable. Jeu de dupe. Je m’apprête à fuir le musée lorsqu’un bruit de gong résonne soudain à travers les salles. Je me dirige par curiosité vers la source du raffut. En plein milieu du vaste espace central, une dizaine de femmes sont allongées sur des tapis de yogas, les yeux fermés. Devant elles, une jeune animatrice d’une trentaine d’années, vêtue d’un ample pantalon à fleur et d’un chemisier blanc, fait raisonner délicatement trois cymbales suspendues verticalement à des portants de bois. Elles font face à une large toile horizontale de Monique Frydman intitulée L’Age d’or. Les participantes à ce qui semble être une séance de méditation, s’étirent, se relèvent, adoptent la position du lotus, se rallongent. Au pied de l’animatrice sont alignés des bols tibétains, qu’elle prend successivement en main afin de les faire résonner avec une sorte de large maillet en bois, en marchant lentement entre ses élèves. D’après la petite brochure qui résume la programmation de l’année, j’apprends que le musée organise régulièrement ces cours de yoga, des séances « traversées par l'énergie, la lumière, la couleur qui se dégagent des tableaux environnants ou encore par le geste du peintre ». Certains rendez-vous s’achèvent par une méditation en tête à tête avec une œuvre, d’autres, pendant les mois d’été, autour d’un apéro partagé, ce sont les Yog’apéros ! Le Musée devenu cocon de bien-être, havre de relaxation, parenthèse de détente et de méditation. Les œuvres, elles, sont devenues le support de cette thérapie douce. Mais le musée n’est qu’un lieu de dilection comme un autre, pas un lieu de guérison ni de rédemption miraculeuse. Philippe Muray au secours ! Bien plus délirant, une dénommée « Zaza Explore », invite le public à décrypter les tableaux du point de vue des « violences symboliques adressées aux minorités ». Zaza a visiblement bien étudié la question, elle a mis en place un programme redoutable pour lutter contre les violences symboliques, elle sait comment se positionner, Zaza, par rapport aux narrations problématiques de la grande peinture : « chaque séance, nous formulons ensemble des réponses individuelles et collectives à ces situations, expérimentant ainsi des techniques concrètes de défense corporelle et symbolique ». Planquez-vous ! Zaza s’apprête à rééduquer Véronèse et Le Tintoret ! Tous ces vieux mâles blancs arriérés, morts depuis 500 ans, ne feront pas le poids face à Zaza…Hé Rubens, on s’en branle de ton chef-d’œuvre ! Pourquoi le petit enfant noir il est au second plan ? Hein ? Sale facho va ! Et pourquoi là ya un satyre planqué dans un bosquet qui a l’air de reluquer trois nymphettes innocentes ? Il est où le consentement là ? Vous avez pensé à la charge mentale des personnages mythologiques ? A l’emprise subies par les déesses de la Grèce antique ? Signalement direct !!! La photo illustrant l’atelier représente un groupe d’une dizaine de paumées, pointant du doigt d’un air accusateur un tableau mettant en scène l’enlèvement d’Hélène par Pâris. Balance ton Troyen ! Elles sont jeunes pour la plupart, surement des étudiantes en science molles, histoire de l’art et autre voie de garage. On devine qu’elles n’ont eu que des expériences décevantes avec les hommes, alors elles se sont aigries prématurément et se vengent maintenant sur les tableaux avec courage et détermination. Trajectoire typique des féministes qui, la plupart du temps, transforment un mal-être affectif en pseudo-combat sociétal. Regroupées en petites meutes inoffensives, elles « résistent », elles « alertent », elles « décryptent », elles font « prendre conscience des enjeux », fabuleux programme qui se résume objectivement à la réunion des dépressives désœuvrées du Campus 1, sous prétexte de lutte anti patriarcale. L’endoctrinement du moment, il faut bien que jeunesse se passe…Sauf pour les deux ou trois boomeuses que l’on rencontre invariablement dans ce genre de rassemblement, incurables soixante-huitardes dont on devine que leur famille n’est pas la priorité, préférant rejouer indéfiniment la petite révolte de leurs vingt ans. Chantal et Marie-Claude n’abandonneront jamais le combat… On est presque dans le même registre que la soupe à la tomate balancée sur des toiles de maîtres, à ceci près qu’ici, c’est l’institution même qui autorise ce genre d’initiative. Pas si étonnant quand il n’y a plus que des femmes à la direction, à la conservation et à la régie du musée. En France, il est désormais admis que le domaine de la culture est délégué aux femmes, un peu comme on confie la décoration d’intérieure à la maîtresse de maison…Pas une exposition donc, sans que l’on ne se voit rééduqué et rappelé le rôle des « minorités », le dégât des « stéréotypes de genre », les injustices du regard masculin ou « male gaze »…Mais c’est justement cet abominable « male gaze » qui est à l’origine de tous les chef-d ’œuvres artistiques conservés dans les musées, permettant accessoirement à ces institutions de survivre et à des pitres de s’en servir comme instrument d’accusation au nom de la lutte pour le bien. Il y a finalement les humbles créateurs qui enrichissent et embellissent l’humanité ; et les parasites bruyants qui la souillent…
- Carl Jung et les symboles sacrés
© William Beville Dans son autobiographie, Carl Gustav Jung revient sur une expérience de délires et de visions qu’il vécut en 1944. Hospitalisé après une fracture du pied et un infarctus cardiaque, le psychanalyste se vit administré de l’oxygène et fut alors assailli par des images d’une violence telle qu’il pensa mourir. L’infirmière lui révéla alors qu’à ce moment précis, il était comme entouré d’un halo lumineux, un phénomène que celle-ci avait déjà observé chez certains mourants. Il est certain qu’une atmosphère de sacralité a enveloppé la vie et le travail de Carl Jung. A la différence de Freud, qui considérait la religion comme une simple fiction consolatrice, Jung s’est passionné pour les questions de spiritualité, postulant notamment que le sentiment religieux était une composante fondamentale du psychisme humain et que les hommes, dès l’origine, portaient l’idée de Dieu et la loi morale en eux. « L’âme est naturellement religieuse, c’est-à-dire qu’elle possède une fonction religieuse, l’âme l’a créé d’elle-même sans y être poussée par quelque opinion ou suggestion que ce soit », observait-il. Dans la théorie jungienne, l'âme humaine se structure autour d’une conscience, dotée d'un centre, le moi, ayant à sa disposition une énergie, la volonté. Celle-ci est arrachée à l'instinct et à l'inconscient par l'action "magique" (symbolique) des archétypes et des rituels. L’inconscient est cette part obscure du psychisme, au sein de laquelle on retrouve les contenus du conscient individuel tombés au-dessous du seuil de la conscience, ainsi que les archétypes de l’inconscient collectif, des schémas de pensée et de comportement partagés par toute l’humanité. Ces archétypes s’expriment à travers les rêves, les mythes, les contes de fées, les légendes, l'art, la religion et les expériences symboliques. Jung suggère que certains symboles et schémas sont inscrits de manière innée dans la psyché humaine et que l’homme peut, par le dialogue entre conscient et inconscient, approfondir la compréhension de lui-même et développer sa personnalité. Fils d’un pasteur protestant, Jung reprochait à celui-ci son approche étriquée et conformiste de la foi, au détriment de la véritable expérience intime de Dieu. Pour le psychanalyste, aucune compréhension n’était possible sans cette expérience intérieure ; il s’inscrivait là dans une filiation à laquelle son père n’avait pas eu accès : celle des mystiques, ces expérimentateurs solitaires qui ont entretenu avec l’autorité religieuse des rapports difficiles. Après avoir étudié en profondeur la signification des mythes de multiples traditions, il en vint cependant à discerner dans la religion chrétienne des dogmes exprimant des vérités fondamentales quant à la nature de l’expérience intime. « Il y a en elles un savoir difficilement surpassable des secrets de l’âme, présentés en de grandes images symboliques » déclare-t-il dans « L’âme et la vie », introduction à sa doctrine psychologique. Pour Jung, l’inconscient a donc une affinité naturelle pour le contenu spirituelle de l’Eglise et spécialement pour sa forme dogmatique. Il va même jusqu’à affirmer que les lois psychiques furent données aux hommes en tant que gnose, à travers le symbolisme chrétien. Théorie vertigineuse… l’Homme-Dieu, la Croix, la Naissance virginale, l’Immaculée Conception, la Trinité, la Descente aux Enfers constitueraient de grandes images traduisant des expériences humaines immédiates et universelles. Comparables aux rêves, ces dogmes reflètent l’activité spontané et autonome de la psyché objective, c’est-à-dire de l’inconscient ; ils en seraient donc la clé pour en comprendre la structure et le mécanisme. Tous les dogmes de la religion chrétienne peuvent être interprétés sur un plan psychologique. Dans « Métamorphoses de l’Ame et ses symboles », Carl Jung développe ses vues sur certains de ceux-ci. A propos de l’Immaculée Conception, « l’idée d’une conception surnaturelle signifie qu’un contenu de l’inconscient (l’enfant) est né sans la participation naturelle d’un père humain (c’est-à-dire de la conscience). Au contraire, c’est un dieu qui engendre le fils identique à lui-même, ce qui signifie, en langage psychologique, qu’un archétype central, l’image du dieu, s’est renouvelé et incarné à la conscience de façon perceptible. La « mère » correspond à l’anima virginale qui, elle, n’est pas tournée vers le monde extérieur et par conséquent n’a pas été corrompue par lui. Elle est tournée vers « le soleil intérieur », l’image du dieu, autrement dit vers l’archétype de la totalité transcendante, le soi ». Plus loin, Jung établit un parallèle entre la figure du Christ et celle du serpent : « le Christ lui-même s’est identifié au serpent qui- similia similibus (les semblables se soignent par les semblables) - combattit la plaie des serpents dans le désert (saint Jean, 3, 14). C’est en tant que serpent qu’il sera élevé jusqu’à la croix, c’est-à-dire en tant qu’homme qui ne peut penser et désirer que l’humain, et pour cette raison, ne peut que regarder sans cesse en arrière vers l’enfance et vers la mère, auxquelles il aspire pour mourir en se retournant vers son passé ». L’une des grandes vérités psychologiques symbolisés dans les mythes chrétiens est la descente dans les profondeurs de l’inconscient comme condition de la renaissance. On la retrouve notamment dans l’épisode du prophète Jonas englouti par la baleine et dans la descente aux enfers du Christ. Matthieu établit une comparaison entre ces deux évènements dans son évangile : « De même que Jonas fut dans le ventre du grand poisson trois jours et trois nuits, de même le fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre » (Mt 12, 40). L’histoire de Jonas est simple ; au lieu d’obéir à l’appel de Dieu l’envoyant prêcher à Ninive, celui-ci fuit dans la direction opposée. Sa désobéissance le conduit à être jeté à la mer et avalé par un monstre marin, avant d’être finalement rejeté sur la terre ferme pour accomplir sa mission. Mort symbolique et renaissance sont nécessaire pour s’aligner sur la volonté de Dieu. Certaines exégèses avancent l’idée que dans les entrailles de l’animal se dissimule un trésor, quelque chose de fascinant, un « mysterium » selon Paracelse ; les possibilités d’une vie et d’un progrès spirituels ou symboliques qui constituent le but dernier, mais inconscient, de la régression. La descente du Christ aux enfers décrit également cet engloutissement de la valeur disparue dans l’inconscient où, par la victoire sur les puissances des ténèbres, il rétablit un nouvel ordre et d’où il remonte jusqu’au haut des cieux, c’est-à-dire jusqu’à la clarté suprême du conscient. Cet enseignement peut être tiré d’autres motifs tels que l’arbre (qui s’élève vers le ciel à mesure que ses racines descendent vers les profondeurs), la croix (instrument de mise à mort et de renouveau), l’eau (qui provoque la destruction du monde par le déluge et la renaissance dans l’esprit par le baptême) etc… Cette grille de lecture de la bible est employée de nos jours par le psychologue clinicien Jordan Peterson, qui, à travers une analyse détaillée des textes bibliques, conclut à l’interpénétration du mythe et du fonctionnement neuro-psychologique. Celui-ci considère la Bible comme l’expression écrite suprême des schémas psychologiques profonds inhérents à la quête de transcendance de l’humanité. S’appuyant largement sur les travaux de Carl Jung, Peterson tire de chaque épisode de l’ancien et du nouveau testament un enseignement symbolique résumant les lois psychologiques, morales et sociales qui gouvernent les hommes. Ainsi, La création de l’humanité à l’image de Dieu indique notre appel à nommer, à soumettre et à mettre de l’ordre dans le chaos ; Adam et Ève servent de paradigmes pour les forces et les faiblesses respectives de l’homme et de la femme ; Caïn représente l’esprit de vengeance et de ressentiment lorsque ; Noé incarne l’esprit d’intégrité, de préparation et d’ascension face à la dégénérescence de la société ; Babel représente les conséquences terribles du mariage de l’esprit luciférien orgueilleux et de la recherche de la maîtrise technique ainsi que la division et la confusion qui s’ensuivent en raison d’intérêts sociaux contradictoires ; Abraham symbolise la réponse obéissante à l’appel à l’aventure, même lorsque cet appel nous oblige à sacrifier ce qui nous est le plus cher au profit de ce qui est le plus élevé ; Moïse incarne l’esprit de leadership qui permet de sortir de l’oppression totalitaire, de traverser le désert de l’instabilité et du matérialisme hédoniste et d’atteindre la terre promise. Tous les grands récits de la bible sont donc des traductions symboliques de la communication divine, qui éclosent dans l’inconscient et se hissent à la conscience par la sensibilité et la compréhension. L’homme, doit, s’il veut s’élever à une vie spirituelle supérieure, établir un rapport entre les figures sacrée et les contenus de son âme personnelle. Jung pensait que seul le symbole vivant pouvait nous délivrer de la névrose. Il faut donc que l’intellect fasse « allégeance au symbole », qu’il se mette « au service de la vie symbolique ». Car lorsqu’il rompt cette allégeance, il devient « diabolique ».
- Naufrage d'une ville moyenne
© William Beville Caen-26 septembre 2025. Ciel chaotique en ce début d’automne, bourrasques violentes et averses soudaines précipitent les passants vers les terrasses couvertes des cafés. Je longe le port de plaisance, des gradins ont été installés face au canal, j’apprends qu’une compagnie suédoise y donnera un « show aquatique » à l’occasion du millénaire de la ville. Je dépasse la tour Leroy et prend la direction du centre-ville. Le paysage urbain qui s’offre à mes yeux est un résumé de ce qui caractérise la ville moyenne française telle qu’elle s’est métamorphosée en une ou deux décennies. De larges espaces piétonnisés sont traversées par un flux permanent de tramways, trottinettes électriques, moukères voilées à poussettes, livreurs pakistanais, lycéens et étudiants débraillés, touristes anglais, punks à chien, couples de bobos à vélo transportant leurs enfants dans de petites remorques à deux roues…Défilé incohérent auquel s’ajoute les enseignes saugrenues des commerces qui bordent ces lieux de transit : « Kebab Magic Beau Gosse », « G la dalle », « Sa-Tea-Va CBD »… Il me faut une bière, « rester sobres à ce poste là, non, nous ne le pourrons pas », disait Archiloque. Je longe les remparts sud du château et bifurque à gauche, rue des Croisiers, droit vers la place Saint-Sauveur. Les terrasses des bars sont bondées en cette fin de journée et les ruelles de la vieille ville résonnent de la rumeur des conversations étudiantes. Je parviens à trouver une petite table libre, sur l’une des terrasses qui entourent la place. Celle-ci est dominée par une imposante statue de Louis XIV en césar, majestueuse, en contraste absolue avec la faune qui va et vient d’un bout à l’autre de l’esplanade. J’observe, atterré, à ce qui ressemble à un défilé de spécimens représentatifs de notre postmodernité déliquescente, combinée au gauchisme estudiantin le plus avachi. Un gonze efféminé marche comme s’il défilait sur un podium, casque beats sur les oreilles, crocs roses aux pieds, bas de jogging en pilou et marcel noir ; une étudiante rachitique aux cheveux verdâtres porte à l’épaule un Totebag à imprimé arc en ciel ; une jeune femme obèse au teint blafard et au style plus ou moins gothique, hurle dans son téléphone avec une vulgarité insensée…Vite, ma bière. Le serveur ; un barbu tatoué, évidemment ; prend enfin ma commande en me tutoyant immédiatement. Attitude familière horripilante qui s’est généralisée dans les bars, partout en France. « Une pinte de blonde ? Pas de souci, je t’apporte ça… » La table où je suis installée est bancale et collante, mais il n’a pas pris la peine de la nettoyer malgré son apparente serviabilité. A côté de moi, un groupe de quatre boomers jouent à un jeu de société. Ils se posent des questions de culture générale sans entrain. Je remarque un couple d’une vingtaine d’année installé à l’autre bout de la terrasse, lui très élégant, brun, grand, des airs de Jeff Buckley. Elle, petite, blonde, visage épais et assez grossier, mauvaise peau. Ce n’est pas la première fois que je remarque ça, de jeunes hommes séduisants accompagnés de filles franchement disgracieuses. Bref, revenons à ma pinte de bière. Elle est tiède, naturellement…J’avale deux larges gorgées et allume une cigarette, je me détends…Soudain, toutes les têtes se tournent vers le centre de la place, où un homme s’est mis à hurler de fureur, au sujet d’un différend bancaire visiblement. « Au crédit agricole, on vous encule bien comme il faut ! la banque des agriculteurs soi-disant ! combien d’agriculteurs se pendent chaque année bande de fils de pute ! Je suis en train de vous mettre bien l’affiche là ! bien comme il faut ! et j’ai rien pris hein ! nature ! » L’homme continue son esclandre avec des gestes obscènes pendant au moins 15 minutes, il tourne en rond en désignant du doigt l’agence bancaire. Mélange de stupéfaction, de ricanement et de gêne parmi les clients attablés aux terrasses. Certains se lèvent et partent. Les livreurs Deliveroo, affalés sur les marches de la place, s’en amusent. Ces accès de rage sur la voie publique sont devenus monnaie courante, des individus beuglant dans la rue, se parlant à eux-mêmes ou menaçant et insultant gratuitement des inconnus. Des hommes la plupart du temps, poussés à bout, souvent ravagés par l’alcool ou la maladie mentale, clochards à la démarche claudicante, migrants désaxés au regard d’apocalypse, schizophrènes aux visages de déments. On songe aussitôt aux bouffées d’ultraviolence qui conduisent certains à poignarder des passants au hasard ou à foncer dans une foule avec un véhicule, pulsions meurtrières marquant l’actualité à un rythme accéléré. Lassé de ce spectacle, je descends ma bière en vitesse et décide de redescendre vers le port. L’alcool commence déjà à faire son effet, une légère euphorie m’enveloppe chaudement, mes nerfs se relâchent, la bruit du monde semble maintenant lointain et la réalité moins crue. Sur le chemin, je croise quantité de jeunes étudiantes, jolies pour la plupart. Je remarque chez elle cette fâcheuse tendance vestimentaire du jean bouffant. Véritable verrue esthétique, je les soupçonne d’opter pour ce genre de pantalon afin de dissimuler certaines formes. La plupart d’entre elles sont tatouées, parfois jusqu’au visage. Le long de la rue Écuyère (la rue de la soif locale), j’observe, parmi les tablées, une séparation accrue entre filles et garçons. Les couples et les groupes mixtes semblent se raréfier. Changement d’époque. Place de la Résistance, dominée par une superbe statue dorée de Jeanne d’Arc. Je crois que Michel Onfray n’habite pas loin, je l’imagine contemplant la sculpture équestre de la sainte pucelle, un verre de Gamay à la main et méditant sur la grandeur révolue de la France. Un homme avance en titubant, près du piédestal, cannette de bière à la main. Il se racle bruyamment la gorge et crache un énorme mollard au pied de la statue. La tête du rappeur Tupac est imprimé sur son survêtement. Disharmonie du paysage urbain, juxtaposition d’éléments hétérogènes composant un environnement sans logique, sans unité, sans identité. Une musulmane voilée chemine le long d’une église gothique, des magrébins en jogging, sur des trottinettes électriques frôlent des couples de lesbiennes tatouées, à proximité d’un monument au mort. Quelques couples de personnes âgées, reliquats du vieux monde, déambulent, hagards, entre stations de tramways, kebabs et boutiques de CBD. Pas grand monde ne parle de la ville de Caen, à part pour évoquer les origines d’Orelsan ou de Michel Onfray… Ville de la reconstruction sans grand charme, détruite à 70% par les bombardements alliés. Que peut-on dire… 100000 habitants, des bars, un tram, un château, une faculté, un mémorial de la seconde guerre mondiale, un centre-ville à peu près identique à toutes les autres villes de province, une même impression de perdition qu’à Rennes, Cherbourg, Brest, Poitiers, Rouen… Avec 15 ans de retard sur Paris, on voit de ci de là fleurir quelques restaurants de mexican street food, de kebab fusion et de fried chicken. Dans les bars et les cafés, la musique est assourdissante, les jeunes serveurs qui y travaillent sont généralement mal habillés, se tiennent mal, parlent entre eux au lieu de s’occuper des clients, pianotent sur leurs portables. Entre 2006 et 2021, Caen a connu une augmentation de 96% de l’immigration (principalement extra-européenne), ce qui la place sur le podium des villes françaises ou l’immigration a le plus progressé. A ma sortie du lycée, en 2006, c’était une ville agréable, jeune, festive. On pouvait s’y promener la nuit sans avoir de problèmes. Ce n’est plus le cas. On y remarque la présence désagréable de groupes de jeunes hommes (orientaux, africains, magrébins) déambulant dans les rues ou assis sur des bancs publics, la mine patibulaire, le regard hostile. Des migrants traînent le long du port de plaisance, probablement en attente d’une éventuelle traversée clandestine de la Manche à partir de Ouistreham. On les retrouve vers la gare, dans certains PMU, autour du canal. Une tension règne dans l’atmosphère, les visages sont fermés, les femmes se couvrent d’avantage, accélèrent le pas pour rentrer chez elle. On pourrait croire que la province est moins touchée par la décadence que Paris, qu’elle est moins avancée dans la catastrophe mais la peine est en réalité plus lourde. Quand on vit la fin d’un monde, autant se tenir aux avant-postes, dans l’espoir d’entrevoir les contours d’une configuration nouvelle et peut-être plus heureuse. Rien de plus désespérant que d’être relégué en queue de convoi et subir mollement cette espèce de déliquescence attardée qui est celle des villes moyennes françaises.
- Adam et Ève, leçon originelle pour un monde brisé
©William Beville Pour qui sait voir et sentir, il est évident que nous vivons aujourd’hui dans un marasme humain. Acteurs aliénés d’un corps social désagrégé, hommes et femmes errent sans repères, désorientés, démoralisés, avachis, vivant dans l’oubli ou le reniement de ce qui constitue leur condition première. Celle-ci fut clairement défini en peu de mots dans la Genèse et, que l’on soit croyant ou pas, elle s’impose naturellement à l’esprit conscient et lucide. Il en va de l’histoire des hommes comme des pérégrinations du voyageur aventureux ; lorsqu’on s’est perdu en route, il faut revenir à son point de départ. Fondatrice de l’humanité, l’histoire d’Adam et Ève concentre dans ses symboles une leçon éternelle sur la nature des psychologies masculines et féminines, dans leur relation mutuelle ; et sur leur faille morale qui, dès l’origine, les expose aux entreprises du mal. Les causes et les conséquences du péché originel nous donne une leçon sur notre époque, laquelle réitère allègrement la faute du premier couple et souffre de ses répercussions à une échelle sans doute jamais vu. Premier chapitre de la Bible, le récit de la création du monde est d’une simplicité enfantine. En 7 jours, Dieu crée la terre et tout ce qu’elle contient, végétation, oiseaux du ciel, bêtes terrestres et marines. Point final de sa création, Adam, le premier homme, est modelé d’argile et animé du souffle divin. Dieu lui donne la mission de nommer les animaux, puis décide de lui associer une aide. Après avoir « fait tomber une torpeur » sur Adam, il tire Ève de sa côte ; la première femme est née. Pourquoi la côte ? Partie médiane du corps, située au flanc de l’homme, elle souligne, dès l’origine, l’égale dignité du sexe féminin, située « au côté » d’Adam. Ève est conçue comme le complément du premier homme et les deux sexes seront éternellement liés dans leur devenir, l’un s’ajustant automatiquement aux variations de l’autre. Voilà le couple originel placé dans le jardin d’Éden, entouré des merveilles de la création. Tout est permis sauf une chose : ne pas manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, au risque de mourir. Dieu prive ainsi Adam et Ève de la connaissance morale car l’ordre moral ne peut pas être crée par l’homme ; celui-ci doit s’adapter aux lois de Dieu. Bien évidemment, sans transgression de l’interdit, pas d’histoire. Ève joue le rôle du détonateur. Elle se laisse séduire par le serpent, plus tard identifié au diable, qui, avec ruse, exploite sa compassion innée et la convainc de goûter au fruit défendu. Ce n’est donc pas par un acte de colère, de violence ou de haine que le monde est brisé mais par l’exploitation malfaisante d’une qualité dévoyée (l’empathie féminine), leçon cruciale pour notre époque prétendument vertueuse, bien-pensante et tolérante. Le diable cible la femme car il sait qu’elle est tentée par l’idée orgueilleuse qu’il est possible d’étendre la bienveillance maternelle au monde entier, y compris au serpent le pus venimeux. Cet enseignement nous concerne au plus haut point… En effet, depuis deux ou trois décennies, la féminisation massive de certains secteurs professionnels tels que la magistrature et l’éducation ne semble pas faire débat et la critique de ce phénomène est à peu près tabou. Problème, celui-ci est corrélé à l’effondrement du niveau scolaire, à la généralisation du laxisme judiciaire et à l’explosion de l’insécurité. Ces marqueurs de la désintégration sociale ont sans doute de multiples causes mais celle-ci ne semble jamais être évoquée. Un avertissement limpide nous est pourtant adressé dans la Genèse à ce sujet. L’ordre du monde est sapé par l’excès de bienveillance féminine, exploité par le mal. Ces deux composantes du péché originel semblent s’attirer comme des aimants et travaillent à la déstabilisation de pans entiers de la société. A chaque fois qu’un multirécidiviste n’est pas condamné par une magistrate, qu’un criminel est relâché sans avoir purgé l’intégralité de sa peine ou qu’une enseignante souhaite complaire à de mauvais élèves, il faut y déceler l’écho de l’antique attirance d’Ève pour le serpent. L’empathie maternelle est un poison quand il s’agit d’instruire, d’exercer la justice et de punir. L’inconscience d’Eve, sa mollesse et sa tendresse pour le marginal, son penchant pour les exclus, les défaillants, les vicieux font le lit du laxisme, du pédagogisme, de la non-discrimination et de l’impunité qui règnent à peu près partout aujourd’hui en France. Adam ne doit pas être épargné. Pendant qu’ Ève est occupée à se laisser embobiner par le serpent, on ne sait pas trop où est passé le premier homme. Celui-ci n’a pas compris que, même au Paradis, la femme est capricieuse et qu’il est prudent de la surveiller. Pire, une fois la pomme croquée, Adam se laisse entraîner dans le péché et cède à son tour. L’ancêtre de tous les cucks n’a pas le manche suffisamment rigide pour dire non à sa femme. Problème, sa candaulerie entraînera la chute du genre humain dans une destinée de travail, de souffrance et de mort. Au moment où Dieu s’aperçoit de la suprême transgression, il s’en va demander des comptes au couple originel. Il s’adresse à Adam, qui essaye de se planquer dans un bosquet comme un vulgaire gitan pour échapper au jugement divin. Il n’assume pas, il rejette la faute sur sa femme, qui elle-même rejette la faute sur le serpent. Lâcheté de l’homme, irresponsabilité de la femme. C’est l’histoire de la guerre sans fin entre les sexes. La femme reproche à l’homme les contraintes et les lacunes de l’ordre social, l’homme reproche à la femme de l’avoir mis face à ses propres défauts. Le péché d’Adam est de céder à la demande d’Ève comme un béta sans autorité. Rien de ce qu’elle demande, veut ou exige n’est trop somptueux. Au lieu de rejeter la pomme, de mettre une claque à sa compagne et de défoncer le serpent, il veut complaire à Eve et viol allègrement le premier commandement de Dieu. Même après son erreur, il aurait pu s’abstenir de rejeter la faute sur sa compagne et sur la force divine qui l’a engendrée ; accepter la responsabilité de son erreur et se racheter. Mais non, pire encore, il redouble d’orgueil, allant jusqu’à prétendre à une supériorité morale sur Dieu. Nous en sommes encore là. Nous vivons dans un monde rempli de cucks sans colonne vertébrale, ingrats, intimidés par la doxa (féministe) et châtrés par l’organisation socio-économique. Ne vivant que pour eux-mêmes, ils n’ont pas conscience de la source de leur vilénie, ayant renié Dieu et ignorant les lois fondamentales de la vérité révélée. Conséquence du péché originel, Adam et Ève deviennent conscients. « Les écaillent leur tombèrent des yeux, ils virent et surent qu’ils étaient nus », Gn 3-7. Ils éprouvent alors la honte, avant d’être chassés du paradis et d’être la proie des souffrances du monde profane. C’est la fin de l’innocence première. Dans le récit biblique, la conscience est assimilée à la souffrance, vérité mise en évidence par la neuropsychologie, qui affirme que la souffrance neurotique et la conscience de soi-même ne font conceptuellement qu’un. Nous souffrons lorsque nous sommes excessivement attentifs à nous-même, quand l’esprit manque de stimulation extérieure et se replie sur lui-même, absorbé dans le marasme de ses ruminations. De plus, la focalisation sur la perception étroite et distinctive de soi motive des comportements égoïstes, instrumentaux et manipulateurs. Or quelle époque plus que la nôtre a vu le développement d’un narcissisme de masse, où l’obsession du moi va de pair avec un mal-être global exploité par les professionnels du bien-être et de la psychologie. Nous nous auscultons, nous scrutons, nous analysons, lors de nos larges plages de temps libre, et nous expérimentons ainsi douloureusement la première conséquence de la chute. Adam et Ève se sont laissés posséder par l’orgueil, ils ont prétendu être plus que ce qu’ils étaient, en défiant l’ordre de Dieu. Premier des péchés dans la doctrine chrétienne, l’orgueil est toujours annonciateur d'une catastrophe, à l'échelle individuelle et collective. Celui-ci ravage aujourd'hui un monde où les hommes s'imaginent pouvoir s'autodéfinir intégralement, parfois au mépris des lois naturelles les plus incontestables. La prétention universelle a pris des proportions faramineuses. Chacun se croit exceptionnel et unique, en médiatisant une représentation fantasmatique de sa personne via les réseaux sociaux, et ceci avec d’autant plus d’aplomb que les critères permettant de juger du bien et du mal, du beau et du laid, du vrai et du faux ont été évacué par une postmodernité nihiliste, dépossédée de tout appui transcendant. Après avoir gouté au fruit défendu, le couple originel ne possède pas simplement la connaissance du bien et du mal ; le terme « connaissance » fait référence à la maîtrise complète qui permet de façonner, de modifier et de définir le bien et le mal selon les plans de l’homme. Cela revient non seulement à s’approprier la faculté de revaloriser toutes les valeurs, mais aussi l’aptitude de créer des valeurs, de devenir la véritable source de la valeur elle-même, soient les capacités de Dieu en personne. Au cours des siècles, les hommes vivaient avec la conscience que leur vie ici-bas devait être régie par la loi divine, la seule à pouvoir les protéger d’eux-mêmes et assurer la cohésion sociale. La modernité occidentale fut la première à s'opposer à cette antique nécessité, en établissant l'homme comme seul maître de son destin. Nous entrons aujourd'hui dans la phase terminale de cette séquence historique, qui a débuté avec la révolution française et qui diffuse ses ultimes aberrations mortifères à travers un occident en voie de déliquescence. Qu’est-ce que le wokisme, la théorie du genre, et toutes les idéologies déconstructionnistes, sinon des tentatives de parachever un nouveau système de valeur dans lequel toute hiérarchie, toute contrainte, toute règle sont accusées d'être l'émanation d'un système "patriarcale", lui-même dérivé de la loi du Père céleste ? Entièrement basé sur le ressentiment des « marges » envers la norme, ces phénomènes ne font que répéter une nouvelle fois l’interaction fatale entre Ève et le serpent. L'ordre est toujours menacé par le chaos. La morale unificatrice menace toujours de dégénérer et de se fragmenter en caprices hédonistes ; et la volonté personnelle étriquée de s'élever au plus haut niveau possible sous une apparence de liberté suprême. Gardons en tête la morale éternelle de la Genèse : quand l'homme devient le créateur de ses propres valeurs morales, le jardin se transforme en désert.
- Grâce de la sculpture souabe
Gregor Erhart , Sainte Marie Madeleine, tilleul et polychromie, 1515/1520 A la fin du Moyen-Age, une école de sculpture active en Souabe (ancienne région du sud de l’Allemagne) est la source d’une production exceptionnelle, par sa diversité et son originalité. Entre 1460 et 1530, les maitres artisans des différents foyers de création de cette contrée renouvèlent les formes d'un art gothique finissant en lui offrant une tonalité particulière, empreinte d’élégance, d’expressivité, et d'une troublante sensualité. Appartenant au gothique tardif, qui, en Europe du Nord, se prolonge parallèlement à la Renaissance italienne, la sculpture souabe possède ses caractéristiques propres, parmi lesquelles figurent un gout de la ligne fluide et du drapé souple, un attrait pour l’élégance et la préciosité, une recherche de mouvement et de densité plastique ainsi qu’une attention particulière au détail réel et au visage humain. A l’époque, les sculpteurs exercent leur art au sein d’ateliers basés dans les principales cités souabes, Ulm, Augsbourg, Biberach, Memmingen, Kaufbeuren ou Kempten. Ils sont regroupés en corporations, organisées entre maitres sculpteurs et compagnons qui se répartissent les différentes tâches (schémas de composition, taille du bois, peinture…) afin de répondre aux commandes de leurs clients. Le nombre de compagnons présents dans un atelier dépendait du marché ; alors qu’un seul compagnon travaillait dans l’atelier de Gregor Erhart à Augsbourg en 1507, Nicklaus Weckmann en employait environ cinq à Ulm une décennie plus tard. Les pièces provenant de ces ateliers sont principalement destinées aux églises (retables, sculptures) mais les artisans reçoivent également des commandes de laïcs désireux d’orner leur oratoire particulier. Chaque maître d’atelier a son style propre, qu’il imprime à ses créations, les rendant ainsi reconnaissables et uniques. Ainsi, tel sculpteur apporte son innovation dans le traitement des visages et de la carnation tandis qu'un autre renouvelle les schémas de drapés ou la composition des retables. En dépit de cette variété de styles, la sculpture souabe constitue un phénomène artistique relativement unitaire et cohérent. De manière générale, elle reste dans les limites de la tradition gothique, correspondant aux aspirations religieuses et au goût des commanditaires du temps, mais il s’y mêle également une attention aux formes du corps humain qui semble faire écho à leur humanisme Il y a en effet une nette aspiration des sculpteurs souabes à créer l’illusion de la vie, sensible dans le traitement des volumes et la polychromie, les vêtements et leur détails familiers, les corps dévoilés et les visages expressifs. Le travail sur les carnations participe grandement de cette volonté d’insuffler la vie aux personnages incarnant les grands mystères de la foi chrétienne. Visant à restituer l’apparence des chairs, la peinture a donc une grande importance dans le rendu final. Elle peut offrir une surface unie ou brillante ou, au contraire, être appliquée comme un tampon pour produire l’effet d’une peau légèrement granuleuse. Les deux procédés coexistent parfois : c’est le cas par exemple sur les carnations de la Sainte Marie Madeleine de Gregor Erhart (actif de 1485 à 1540), dont le visage présente un grain de peau délicatement velouté alors que le reste du corps est couvert d’aplats fins et lisses appliqués au pinceau. Cette œuvre est représentative du style du maître d’Augsbourg, virtuose dans l’expression d’une grâce paisible, modelant des visages qui émanent une sensation de calme et de piété. La pose de Marie Madeleine, en contrapposto , l’harmonie et la plénitude du corps nu reflètent également une recherche de beauté formelle propre à la tradition de la renaissance. Ainsi, au lieu de créer une silhouette mince et irréelle à la manière gothique, le sculpteur a voulu des courbes féminines, des muscles tendus et une sensibilité sensuelle exceptionnelle. La sculpture était destinée à transmettre l’extase mystique de la sainte, tandis que sa beauté et ses cheveux dorés témoignent de son éclat saint. Niklaus Weckmann et atelier, retable de Talheim , vers 1518 Au cours de ces années, le sculpteur Niklaus Weckmann se fait connaitre par une production remarquable de retables aux compositions somptueuses et complexes. Basé à Ulm, son atelier est le lieu de travail d’une dizaine de compagnons, auxquels le sculpteur enseigne l’invention permanente et la combinaison inédite de motifs tirés du répertoire formel de l’atelier. Réalisé en 1518, le Retable de Talheim offre un exemple éclatant du style de l’atelier de Niklaus Weckmann, avec ses figures expressives, ses visages détaillés avec une grande précision, capturant la piété, la souffrance ou la sérénité des personnages représentés. Les couleurs vives de la polychromie ajoutent de la vivacité aux sculptures et permettent de mettre en valeur les détails des expressions faciales et des vêtements. Le Retable de Talheim est considéré comme un chef-d’œuvre de la sculpture souabe et témoigne du talent de Weckmann et de l’importance de son atelier à Ulm. L’école de sculpture souabe a profondément marqué l’art sacré de son temps, dans un monde où l’espace était habité par des milliers de sculptures, partout visibles dans les églises, chapelles et cimetières, édifices publics et intérieurs privés, dans les villes et les villages, au bord des routes et des chemins. Les images exprimaient la piété intense des hommes du temps et s’accordaient aux nouvelles formes de dévotion en résonance avec l’évolution de la pensée religieuse et de la société. Le Christ des Rameaux, tilleul, épicéa et reste de polychromie, 1520/1525 Les sculptures jouaient aussi un rôle actif de représentation dans certaines cérémonies liturgiques, tel le Christ des Rameaux , déplacé en procession dans les rues pour commémorer l’entrée du Christ à Jérusalem le dimanche précédant Pâques. A partir de 1525 environ, ces manifestations de dévotion ostentatoire sont dénoncées par les réformateurs. Par leur critique, ceux-ci freinent l’activité des artistes, qui voient leurs carnets de commande s’amenuiser et n’ont d’autres choix que d’adapter leur production. Par leurs menées purificatrices, les iconoclastes font disparaitre une part inappréciable de leur production dans de nombreuses villes et portent un coup d’arrêt brutal à l’activité des sculpteurs souabes.
- La prophétie d'Arthur Cravan
« Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme ». Cette réflexion, datant d'un siècle, est signée du poète-boxeur Arthur Cravan. Neveu d’Oscar Wilde, personnalité inclassable et haute en couleur, Cravan était un authentique subversif. Agitateur, fantasque, provocateur, sportif, il traversa comme un météore les milieux avant-gardistes de son époque, jetant sur eux un regard acerbe et souvent cruel. Conchiant une grande partie de la scène artistique de son temps, il exprima avec frénésie la nécessité de redéfinir la notion d’art en l’élargissant à la vie elle-même, dans une atmosphère d’absolue irrévérence, de provocation et de scandale. Il fut considéré en cela comme un précurseur du mouvement Dada et révéré par les surréalistes, aux premiers rangs desquels André Breton, qui célébra en lui « l’intransigeance toute rimbaldienne », signe d’un « génie à l’état brut ». Dans la revue Maintenant , dont il fut l’éditeur et le rédacteur unique entre 1912 et 1915, il ne se privait pas d'attaquer physiquement les cohortes de peintres qui se bousculaient chaque année à l’exposition des indépendants. Il observe ainsi, à l’occasion du salon de 1914, « toutes ces sales gueules d’artiste », « faux Cézanne, faux Gauguin, faux Maurice Denis » venus présenter leurs œuvres. Dans un compte rendu impitoyable de l’exposition, Cravan n’épargne pas non plus ses illustres contemporains. Robert Delaunay est « une gueule de porc enflammé » et « un fromage mou », André Gide « une petite nature », Marie Laurencin, quant à elle, « aurait besoin qu’on lui relève les jupes et qu’on lui mette une grosse…quelque part pour lui apprendre que l’art n’est pas une petite pose devant le miroir. » Boxeur aussi bien que poète, il accordait une importance notoire à l’allure physique et aux qualités humaines des artistes, dont il fustigeait régulièrement la nullité. Selon lui, la première condition pour un artiste était de savoir nager. Outrancier et féroce, peu de gens trouvaient grâce à ses yeux, il disait se « foutre de l’art » et se considérait comme unique dans « la surproduction contemporaine », remarque qui résonne particulièrement aujourd’hui, à l’heure où la production artistique atteint des volumes exorbitants. Arthur Cravan est prophétique à de nombreux égards, il note que « dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. Ils sont partout : les cafés en sont pleins, de nouvelles académies de peinture ouvrent chaque jour ». A lire ces lignes, on ne peut pas s’empêcher de songer à ces millions de profils « arty » qui inondent aujourd’hui les réseaux sociaux, à la multiplication des filières et institutions artistiques et à l’explosion des différentes formes de manifestations artistiques dans l’espace public (installations, happenings, festivals etc…). La création est désormais mise à la portée de tous, chacun recherchant l’affirmation de sa singularité avec d’autant plus d’entrain que celle-ci est facilitée par la diffusion simple et gratuite sur le web. Dans son compte rendu du salon de 1914, Cravan observe également que « l’on se moque des clients des chiromanciennes ou cartomanciennes et l’on n’a jamais d’ironie pour les naïfs qui fréquentent les académies de peinture. Peut-on apprendre à dessiner, peindre, avoir du talent ou du génie ? Et pourtant, on voit dans ces ateliers de grands dadais de trente et même quarante ans et, Dieu me pardonne ! des tutus de 50 ans, oui, doux Jésus ! de pauvres fofos de cinquante ans ! ». Le poète pose déjà la question de l’utilité des écoles d’art au moment où les avant-gardes entendent s’émanciper des académismes et donner libre cours à une spontanéité libératrice et transgressive. Depuis une trentaine d’années, la France a vu la multiplication impressionnante des établissements d’enseignement artistique publics et privés. Ces quantités pléthoriques de formations posent question quant à la nature des enseignements qui y sont proposés, l’apprentissage académique sérieux du dessin et de la peinture ayant été abandonné depuis longtemps. Ces écoles rencontrent pourtant un grand succès et chaque année, des milliers d’aspirants s’y bousculent avec le rêve de devenir artistes. Et pourtant, comme le souligne Arthur Cravan, on ne peut pas apprendre à avoir du génie ou du talent. Gauguin, Van Gogh, Rousseau, Hopper n’ont jamais été formés dans une école d'art. Le rêve consiste davantage à se présenter comme artiste et à jouir du prestige symbolique rattaché à ce statut plutôt qu’à se consacrer réellement à l’élaboration laborieuse d’une œuvre qui a toutes les chances de ne jamais rencontrer le succès. La prétention à être ou à se présenter comme un artiste a donc explosé, au moment même où l’art recouvre un champ dont il est difficile de dessiner les contours. Il est également frappant de constater la féminisation des contingents estudiantins qui se pressent dans les différentes filières artistiques, phénomène rejoignant la féminisation globale du secteur de l’art et de la culture en France. C’est encore le lien qu’effectue Cravan entre « artistisation » et dévirilisation du monde lorsqu’il note que, conjointement à la multiplication du nombre d’artistes, « l’on aura toutes les peines du monde à rencontrer un homme ». Le vouloir-être artiste serait donc devenu l’expression d’un narcissisme immature et l’art, dans sa phase actuelle, une activité féminine, incertaine et précaire, à dominante ludique, festive et participative. Dans une époque de déliquescence où, à peu près tout le monde s'autoproclame artiste, la réflexion d’Arthur Cravan revêt un caractère prodigieusement annonciateur. Une de ces prophéties qui appellent une réaction et un bouleversement de l’ordre des choses, un sursaut de l’esprit face à la perte de sens, un revirement de la civilisation, un renouvellement de l’ensemble des valeurs qui ont dorénavant perdu leur actualité.
- Beaux-arts fiasco
Il y a bientôt 20 ans, j’arrivais au terme de mes années lycéennes, je fis alors face à l’étape fatale du choix de « l’orientation post-bac », moment plus ou moins bien négocié par les élèves. Je n’avais aucune idée du métier que je voulais exercer, à peu près toutes les matières m’ennuyaient et je n’étais touché que par la musique, la poésie et la bande dessinée. J’ai donc fait le choix douteux de m’inscrire aux Beaux-arts, la voie de garage la plus royale de toutes les filières universitaires (à part peut-être arts du spectacle). A 18 ans, on ne pense pas encore sérieusement à sa future insertion professionnelle (en tout cas pas moi), aux débouchés offerts par son cursus, aux secteurs « en tension » et à toutes ces considérations sinistres. Non, à 18 ans, on s’illusionne, on ne pense qu’à soi et ses potes, à faire la fête, picoler, rigoler et baiser. Bref, j’étais un jeune branleur comme les autres, avec une sensibilité artistique et un côté rêveur. J’ai donc passé avec succès le concours d’entrée aux Beaux-arts de Caen. A l’époque, les écoles d’art ne s’étaient pas encore tout à fait transformées en bureaux d’accueil solidaire pour post-adolescentes fragiles à cheveux bleus et féministes névrosées en plein questionnement de genre, qui se prennent pour des intellectuelles parce que des artistes ratés (les profs) leur ont répétés qu’au lieu d’acquérir un savoir-faire, il faut « interroger le rapport à ceci… » et « questionner la relation à cela… » C’était le monde d’avant Metoo, le wokisme, les luttes intersectionnelles et les changements de sexe prescrits aux adolescents. Bien sûr, dans ma promo, il y avait bien les inévitables queer mal dans leur peau, mi-gothiques mi-punk, avec leur teint blafard, leurs godasses compensées et leurs gants en résille, mais le gros de la troupe était constitué de gars normaux (comme moi), de jeunes filles coquettes et de quelques garçonnes un peu paumées. Les premières années, l’ambiance était donc agréable et détendue, pas de parasitage politique, pas de revendications agressives, pas de discours militants sur la transidentité de mes couilles. J’avais, de plus, plutôt la faveur de mes enseignants, ayant des facilités en dessin et en peinture. Mon professeur de couleur, un vieil homosexuel dodu avec une tête de chérubin, m’avait particulièrement à la bonne, je le soupçonnais d’ailleurs d’avoir des vues sur moi (grand classique du vieil esthète émoustillé par ses étudiants). Quoiqu’il en soit, c’était un excellent enseignant, passionné, drôle et attachant. Il avait un côté dandy précieux, avec ses pantalons en velours côtelés jaunes et ses écharpes en soie, qui tranchait avec l’allure morne des autres professeurs. Il nous emmenait au musée de Beaux-arts, pour étudier et copier des tableaux de maitre, le seul exercice véritablement utile, finalement. C’était l’unique professeur qui avait gardé un rapport académique à son enseignement. Le reste des cours, si on excepte l’histoire de l’art (limité au XXe siècle), versait déjà plus ou moins dans le n’importe quoi « expérimental », avec ses workshops, ateliers transversaux, laboratoires modulaires et autres appellations fumeuses, censées nous initier aux « pratiques plastiques contemporaines ». Les cours de dessin n’échappaient pas à ces fumisteries pseudo-novatrices. Un jour, la prof, une espèce de dondon au cheveux ras, toujours habillée en noir, nous avait demandé de faire un dessin à deux, avec le poignet attaché à celui de son binôme. L’intérêt supposé de l’exercice était de réussir à maitriser son geste malgré la contrainte du mouvement de son camarade. Comme des couillons, on s’était tous retrouvés accroupis par deux, sur de grandes feuilles de papier, à essayer de gribouiller un truc cohérent en se grimpant à moitié les uns sur les autres. O avant-gardisme pédagogique ! Flairant la supercherie, un de mes potes s’était permis de lancer à la prof un « ça sert à rien » plein de bon sens. Celle-ci l’avait virée du cours sans ménagement. « Je connais mon métier » avait-elle lancé d’un ton suffisant, sans doute heurtée qu’un élève remette en question la pertinence de son exercice à la con. Les artistes contemporains ne sont pas très tolérants. Qu’on leur rappelle l’inconséquence de leur délire et ils convulsent. Pendant les examens et les expositions collectives, Il y avait un mot que les profs ne cessaient de répéter quand ils devaient commenter ou délibérer de la qualité des productions. Ce mot, c’était intéressant . Le mot-valise le plus poncé de l’histoire. Une bombe de peinture vide plantée dans la terre ? intéressant ça…Une paire de palme recouverte de givre ? mmmh oui très intéressant ça…Une rambarde suspendue au plafond avec un fil de fer ? particulièrement intéressant …Quand on ne sait pas quoi dire, on dégaine « intéressant » et ça passe, on fait comme si on avait ressenti ou compris quelque chose. Quand une œuvre n’est ni puissante, ni belle, ni effrayante, ni bouleversante, ni sublime, ni touchante, alors on peut dire qu’elle est « intéressante ». J’ai finalement décroché ma licence avec les félicitations en 2010. L’un des membres du jury était un plasticien relativement connu et il avait installé une de ses œuvres sur la place Saint-Sauveur de Caen, à proximité d’une magnifique statue de bronze, un Louis XIV en césar datant du XVIIe siècle. Son installation représentait une série de volumes en résine grise, vaguement anthropomorphes, ressemblant à des êtres difformes, dans différentes poses. Des sortes de sculptures en chewing-gum gum, grossières, laides et dont la pauvreté plastique éclatait en comparaison du bronze royal qui dominait la place. Celui qui m’avait attribué les félicitations était donc l’auteur de cette merde. Le peu de crédit que j’accordais encore à ma formation artistique disparut totalement. Je décidais malgré tout de poursuivre mes études à Rennes. Oui je sais, quelle idée d’aller s’embourber dans ce cloaque d’étudiants crasseux, mais, encore une fois, j’étais jeune et pas encore prêt à délaisser le ronron de la vie étudiante, avec ses charmes, ses facilités et son insouciance. Lors des deux dernières années aux Beaux-arts, les cours sont réduits à de la théorie (esthétique) et à quelques séances de modèles vivants, les étudiants devant élaborer « le projet » qu’ils présenteront en fin de cycle. Un professeur référent est censé superviser ce projet en s’entretenant une fois par semaine avec son étudiant. Ce suivi se limite à 15 minutes de parlotte hebdomadaire. Bref, j’avais du temps libre, que je passais le plus souvent à la bibliothèque, lisant des ouvrages de Richard Millet, Jean Clair, Otto Weininger ou Julius Evola. J’étais déjà mal parti, idéologiquement, pour me fondre dans le milieu de l’art contemporain. Le conformisme des élèves et la médiocrité de l’enseignement achevèrent de me dégouter et c’est avec un certain soulagement que je parvins au terme de mon cursus, après avoir obtenu mon master. Je suis finalement resté 5 ans aux beaux-arts. Mes études ne m’ont à peu près servi à rien sinon à me fournir une petite culture en histoire de l’art, compétence à peu près nulle sur le marché du travail, et que j’aurais tout aussi bien pu acquérir tout seul. Les profs eux-mêmes ne semblaient même pas prendre leur boulot au sérieux et se lamentaient même à l’occasion de la nullité des élèves, qu’ils n’avaient pas formé… Aujourd’hui, les écoles d’art, à l’instar des facs de sciences humaines, sont devenues des réceptacles à gauchistes négligés, bien plus remarquables par la variété de leurs psychopathologies que par leur potentialité artistique. Il y est finalement peut question d’art, puisque ce terme ne recouvre aujourd’hui rien de précis et que l’enseignement académique du dessin, de la peinture et de la sculpture a depuis longtemps été abandonné. Les effectifs effrayants qui errent dans ces établissements ressemblent à un amalgame entre militants LGBT, circassiens sous stupéfiants, hommasses aigries et tantes malaisantes, auxquels, au terme de 5 années de divagations conceptualo-féministo-masturbatoire, on décerne un diplôme aussi utile qu’un trou de balle au niveau du coude. Ces créatures se retrouvent alors plongées dans le bain glacial de la réalité, où elles s’aperçoivent que iels n’existe pas et que l’écriture inclusive dans les CV, ça ne permet pas de décrocher autre chose qu’un mi-temps précaire de médiatrice au centre d’art de Kerbigouden ou au Frac de Brest. Bref, la meilleure réforme d’un gouvernement sain, concernant les écoles d’art, consisterait tout simplement à les fermer et à les remplacer, pour le salut de la beauté, par des ateliers de maitres-verriers, de peintres d’icônes ou de tailleurs de pierre.











